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Tempus Paschale, Hebdomada IV Paschae



Ouvert un blog-photo. M'astreindre à au moins une photo par jour (une par semaine serait plus réaliste). Cela a un effet bénéfique inattendu : je regarde. Les gens, les rues, le monde. Je m'y sens un peu plus chez moi, en sécurité. Il est vrai que j'ai un peu monté vers l'Ange ces temps-ci.

*

Je crois que j'aime Dieu plus que le Christ. À cause du manque, du vide, celui qu'éprouvait Duras :

Personne ne peut remplacer Dieu
Rien ne peut remplacer l'alcool
Donc Dieu reste irremplacé

Marguerite est persuadée qu'elle boit parce qu'elle sait que Dieu n'existe pas. Marguerite n'a jamais été croyante même quand elle était enfant. Elle voyait les croyants comme atteints d'une certaine infirmité, d'une certaine irresponsabilité. Mais la lecture de Spinoza, Pascal, Ruysbroek lui a permis de comprendre la foi des mystiques. "ils poussent les cris du non-croire." Aurélia Steiner crie, appelle Dieu au secours. De Dieu à l'époque, Marguerite parle sans cesse, "on manque d'un Dieu", "je ne crois pas en Dieu, c'est une infirmité mais ne pas croire en Dieu c'est une croyance." L'alcool permet d'entrer en contact avec la spiritualité. "Dieu est absent mais sa place est là, vide", dira-t-elle en 1990. Elle s'enivre pour trouver "la démence de la logique".

Marguerite Duras, Laure Adler.



Picasso, 1910, Art Institute of Chicago


Mais au contraire de Marguerite, je crois que j'aime ce vide plus que le plein. Comme en amour, ce sont les manques qui attirent, faut-il croire. En tout cas, qui m'attirent. Dieu c'est un papier collé de Picasso, en creux. Les creux. Quelque chose de plus grand, de plus immensément difficile à saisir, le vide, comme un sourire aveugle qui aspire. Dieu se retire de la Création, comme disent les Juifs, pour la laisser vivre. Et nous voilà maintenant en ce manque terrible, cet abandon, à brailler comme des marmots que la solitude et le noir épouvantent. Il paraît qu'Il n'est jamais très loin, cependant, toujours derrière la porte, si l'on en croit Maître Eckhart. Ou que, quand nous nous faisons vides, aussi vides, plus vides que lui, c'est à nous d'exercer l'attraction, la séduction. Au fond, Il est tout ce que l'on veut, pour peu que ce désir soit vrai.


Mais le Christ, l'incarnation, c'est l'intervention, le retour, la saillie dans le monde, les papiers collés de Braque dont les angles s'avancent. C'est intempestif, presque vulgaire. Baisse les yeux, détourne-toi de l'absolu, et jardine la racaille humaine.



Braque, 1913, MNAM, Paris.

*

Journée qui commence mal, comme souvent quand on me dérange le matin. De mauvaise humeur, pour empirer les choses, je me cogne l'orteil contre le pseudo-Bouddha qui traîne sur mon tapis. Sur le coup, pas plus mal que ça. Ensuite, vu la couleur que ça prend, je vois que je me suis cassé le petit orteil. Il m'arrive souvent des mésaventures comme ça, quand je suis pleine de pensées grognonnes, maussades et furieuses. Un peu comme si un ange moqueur me disait : "Ainsi, tu récrimineras pour quelque chose !" N'empêche, me faire attaquer par un Bouddha, c'est quelque chose. Et dans le train, je chantonnais intérieurement, Seigneur, je Te jure que je n'aime pas l'humanité, je Te jure que je n'aime pas mon prochain..."


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