"tiens pour grand ce que tu aimes et le but de ta quête"


Autre formule d'un Dieu insistant chez Eckhart. Après celui qui doit faire l'effort de se dépouiller pour entrer dans le château de notre âme, voilà celui qui, patiemment, parce que nous ne savons pas le voir à notre porte, attend sur le seuil que l'on veuille bien ouvrir (pendant que nous croyons avoir perdu la clef qui se trouve dans nos mains, je suppose).

"Car c'est un grand préjudice pour l'homme de se croire loin de Dieu. Que l'homme chemine loin ou près, Dieu n'est jamais loin : il se tient toujours à proximité, et s'il ne peut rester à l'intérieur, il ne va jamais plus loin que sur le pas de la porte."(17)

Son opinion sur le péché est on ne peut plus pédagogique. C'est, finalement, assez nécessaire, pour qu'à la fin, ayant bien honte et nous retrouvant tout seul, sans la satisfaction des bonnes oeuvres accomplies, dans cette auto-satisfaction du bon élève méritant et sans tache, il nous faille nous tourner vers l'ultime remise de peine. Tout ça parce que Dieu veut être aimé (après tout, c'est censé être celui qui disait, en d'autres temps : "Je suis un dieu jaloux" ). En même temps, c'est une grâce d'échapper à cette complaisance, le : "c'est quand même pas mal !" comme disait Lucien Jerphagnon, de qui se regarde dans la glace après une bonne action.

Voici la raison pour laquelle le Dieu fidèle permet souvent que ses amis succombent à leurs faiblesses, en sorte qu'ils n'ont plus aucun secours vers lequel ils peuvent se tourner ou s'appuyer. Car ce serait une grande joie pour une personne aimante de pouvoir faire beaucoup de grandes choses, que ce soit de veiller, de jeûner ou de se livrer à d'autres exercices, à des choses particulièrement grandes et difficiles ; c'est pour elle une grande joie, un gouvernail et un espoir, si bien que ses oeuvres sont un appui, un gouvernail et une raison d'avoir confiance. De cela, Notre-Seigneur veut les priver pour être leur seul soutien et leur seule raison d'avoir confiance.

Vient un passage assez vivant, où il répond aux objections des fidèles, à la file, des objections dont on ne cesse de lui rebattre les oreilles, et qui, au fond, n'ont jamais changé : celle de la dépréciation geignarde de soi. Pas d'excuse pour ne pas communier, dit-il. Et surtout pas celle de ne rien "ressentir", encore une fois, il exhorte ses élèves à prêter moins attention à leur petite âme, à leur petite suave dévotion, bref à tous ces plaisirs de la piété, et à se soucier davantage de poursuivre la route au lieu de s'arrêter douillettement (ou essouflé) en chemin : "tiens pour grand ce que tu aimes et le but de ta quête."

Celui qui veut bien recevoir le corps de Notre-Seigneur ne doit pas attendre d'avoir le goût de l'intériorité ou quelque sensation de grand recueillement ou de dévotion, mais il doit percevoir la force de sa volonté et la présence de son intention. Tu ne dois pas faire grand cas des sentiments que tu as : tiens pour grand ce que tu aimes et le but de ta quête.
Tout de même il se lâche dans une envolée lyrique, on dirait le ciel d'un tableau baroque, en décrivant aux récalcitrants, aux tièdes, ce qu'est véritablement la communion :


Sassetta, musée chrétien d'Esztergom, v. 1510
Bref si tu veux être dévêtu de toute faiblesse puis revêtu de vertus et de grâces, accompagné de béatitudes et conduit vers l'origine, avec le cortège des vertus et de toutes les grâces, applique-toi à recevoir le sacrement dignement et souvent : ainsi, tu seras uni à lui, et par son corps tu deviendras noble. Oui, dans le corps de Notre-Seigneur, l'âme devient si proche de Dieu que tous les anges, chérubins ou séraphins ne peuvent reconnaître ni trouver de différence entre eux deux. Car là où ils touchent Dieu, ils touchent l'âme, et là où ils touchent l'âme, ils touchent Dieu. Il n'y a jamais d'union plus proche, car l'âme est bien plus étroitement unie à Dieu que le corps à l'âme, qui ne font pourtant qu'un seul homme. Cette union est bien plus intime qu'une goutte d'eau plongée dans un vase de vin ; car il y aurait là eau et vin, mais ici la transformation est telle qu'aucune créature ne saurait trouver la différence.
Quant à la confession, il ne semble pas y accorder une importance majeure, avant d'aller communier. Comme il le dit, tout ça est "sans grand souci". Tu n'as pas le temps d'aller à confesse ? (ses "soucis de la vie extérieure" sonnent très moderne, très "petit traité pratique de vie spirituelle aux cadres surchargés"). Qu'importe, Dieu est là, qui prend la relève en attendant. Très jolie idée d'ailleurs, de ce que tant que la conscience vous poigne, le pardon n'est pas encore là. Du jour où l'on ne souffre plus de son péché, c'est que le péché n'est plus là : Dieu a pardonné entretemps, plus la peine de se confesser. Car "Il faut se confesser à Dieu plutôt qu'aux hommes." Et plutôt que de se punir soi-même, mieux vaut avouer à Dieu. Peut-être, dans ce cas, que la pénitence peut être une paresse spirituelle.
Quand on veut recevoir le corps de Notre-Seigneur, on peut s'en approcher sans grand souci. Cependant, même si l'on n'a pas conscience d'avoir péché, il est convenable et très utile de se confesser auparavant, pour recevoir le fruit du sacrement de confession. Mais si l'homme ressent de la peine pour avoir commis quelque faute, et qu'en raison des soucis de la vie extérieure il ne puisse aller se confesser, qu'il aille vers son Dieu, qu'il se reconnaisse coupable en grand repentir et qu'il soit en paix jusqu'à ce qu'il trouve le temps de se confesser. Si, entre-temps, les scrupules et les remords du péché lui ont échappé, il peut se dire que Dieu aussi les a oubliés. Il faut se confesser à Dieu plutôt qu'aux hommes et, si l'on est coupable, s'accuser rigoureusement. On ne doit pas, lorsqu'on veut s'approcher du sacrement, prendre cette confession intérieure à la légère et s'en dispenser par une pénitence extérieure. Car ce qui compte dans les actions de l'homme, c'est l'intention, qui est juste, divine et bonne.

Maître Eckhart, Conseils spirituels.

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