Le petit château-fort dans l'âme


Le passage de l'évangile de Luc d'où Maître Eckhart tire son sermon bien connu du "château-fort" de l'âme ne mentionne pas exactement un château-fort dans son texte original grec, mais du latin "castellum", Eckhart s'empare et le sermon commence à la façon d'un roman de chevalerie courtoise, très Table ronde : "Notre-Seigneur Jésus-Christ monta dans un petit château fort et y fut reçu par une personne vierge qui était une femme."

L'image du château enfermant le guide céleste, l'Ange, son âme, est commune aux Iraniens (Corbin a, de toute façon, souligné les thèmes proches des épopées iraniennes et des légendes arthuriennes, en plus de comparer la mystique rhénane et le chiisme duodécimain). Quand ce n'est pas un château que doit gagner l'adepte, c'est une haute montagne, la mythique montagne de Qâf, celle du Simurgh. L'originalité de l'image, ici, est que ce n'est pas le fidèle qui monte ou pénètre dans le château, c'est Dieu qui rend visite à sa créature, poursuivant ainsi le principe exposé dans le Détachement, que c'est à Dieu d'aller à Marie et non l'inverse : "Si Dieu veut me parler, qu'il vienne vers moi, je ne veux pas sortir."

C'est qu'en plus du détachement requis, le moyen de recevoir Dieu est donné en tout point par Marthe, dans un premier temps : il faut être femme et vierge (c'est-à-dire vide). Bien que l'idée de soumission ne soit pas explicitement écrit par le maître Johannes, il y a, dans l'histoire de la mystique, un courant qui prend pour modèle le féminin (que l'on soit homme ou femme), considérant que se faire femme, s'ouvrir pour accueillir le Bien-Aimé, se ployer dans une soumission amoureuse est une qualité nécessaire à l'Amant de Dieu. Les soufis ont souvent mis en valeur l'aptitude plus naturelle des femmes à la Voie de l'Amour, précisément en raison de cette soumission et de ce désir de complaire. Mais Johannes Eckhart y ajoute la qualité intrinsèquement féminine de la fécondation, en une phrase catégorique, peut-être audacieuse si l'on songe que l'Europe médiévale a été incomparablement plus misogyne que l'Islam de la même époque : ""Femme" est le mot le plus noble que l'on puisse attribuer à l'âme, bien plus noble que vierge." Il est vrai que le culte marial contrebalançait, dans le monde des clercs, la figure d'Eve source de perdition. Et c'est bien la figure de la Vierge Marie qui donne son sens à cet éloge de la féminité, plus que Marthe ou sa soeur, l'autre Marie, car il s'agit de porter et d'accepter en soi la promesse de l'Annonciation, et dans un vertigineux retour, d'accueillir Dieu pour qu'il se féconde en nous-mêmes et ainsi, redonner à Dieu son Fils : "Que l'être humain accueille Dieu en soi, c'est bien, et dans cet accueil, il est vierge. Mais que Dieu devienne fécond en lui, c'est mieux, car la fécondité du don est seule la reconnaissance pour le don et alors l'esprit est femme dans la reconnaissance qui, à son tour, enfante Jésus en retour dans le coeur paternel de Dieu."

Être vierge et pur ne suffit donc pas s'il n'y a fécondation, et c'est même au fruit que l'on reconnaît l'arbre, pourrait-on dire, en inversant le proverbe : "Beaucoup de dons bénéfiques sont accueillis dans la virginité, et ne sont pas, en retour, enfantés en Dieu par la fécondité de la femme, avec une louange reconnaissante. Ces dons se corrompent et s'anéantissent tous, si bien que l'être humain ne s'en trouve jamais plus heureux ni meilleur. Sa virginité ne lui sert à rien, car, étant vierge, il n'est pas devenu femme en totale fécondité." Si Jésus assurait que nul ne rentre dans le Royaume s'il n'est semblable à un enfant, Maître Eckhart, lui, nous met en garde que toutes nos bonnes oeuvres, tous nos efforts de pureté, de purification, de détachement, ne mèneront en rien si nous ne nous faisons femme. Il ne s'agit pas là, bien sûr, d'une disposition biologique, et ce don n'est évidemment pas plus donné à une femme "naturelle" qu'à un homme. Naître pourvu biologiquement d'une matrice ne fait pas de soi une âme femelle et féconde pour Dieu, pas plus que les bonnes oeuvres et la piété ritualisée, lesquelles, au contraire, si elle sont pratiquées avec trop de souci et de zèle, ferment la porte du château. Ainsi, Johannes loue la "vierge qui est une femme, libre, sans lien, sans attachement" et par cela "en tout temps également proche de Dieu et d'elle-même" (puisque par le détachement, nous l'avons vu, il n'y a plus de soi autre que Dieu) ; il oppose cette vierge unie à Dieu, féconde et qui donne de multiples fruits, sans effort, à "l'époux" et il faut comprendre l'époux de Dieu.

Or ce lien là est moindre, car il est sans liberté. Le mariage n'était pas encore, à l'époque, une très grande vertu pour les clercs et l'église ne nous bassinait pas avec l'idéal de la "famille chrétienne" ; on se souvenait peut-être de saint Luc rapportant les propos un brin dédaigneux, si ce n'est méprisants, du Christ sur le mariage : "Les enfants de ce siècle épousent et son épousés mais ceux qui ont été jugés dignes de parvenir au siècle à venir et à la résurrection des morts n'épousent pas et ne sont pas épousés" (20, 34-35) et plus encore ceux de Paul, pour qui c'est un pis aller aux affres de la chair : "il vaut mieux marier que brûler'". Bref, le mystique imparfait est un "époux" et n'est que cela, car il est "lié", actif, mâle, et commande plutôt que d'obéir. Maître Eckhart dit appeler ainsi "tous ceux qui sont liés avec attachement à la prière, au jeûne, aux veilles et à toutes sortes d'attachement et d'austérités extérieurs". Rien que l'emploi du terme "extérieurs" permet de subodorer où vont ses recommandations... Non, on ne fait pas un enfant à Dieu à l'aide de pratiques sacerdotales, de bonnes actions et de pieuses prières. "Si les hommes ont tant de confiance dans les oeuvres temporelles, dans les "oeuvres de Marthe", c'est parce qu'ils s'imaginent que l'âme neuve se fabrique, comme une machine, pièce par pièce, à partir de ses éléments ; les mérites collectionnés, en se conservant, grignoteraient peu à peu le péché" (Vladimir Jankélévitch, La Mauvaise Conscience). C'est donc un paradoxe qu'il soit parti de Marthe pour louer expressément l'absence de toute volonté et de désir de bien faire, mais on peut supposer que dans ce passage, c'est surtout le mot "castellum" qui l'a fait rêver... En tout cas, les fruits que l'on réussit à faire pousser en ahanant, les yeux braqués sur nos efforts et nos mérites, sont des fruits petits, mesquins, à la mesure de soi alors que ceux qui laissent faire Dieu, produisent "ce fruit tous les jours cent fois ou mille fois, même d'innombrable fois", un fruit non pas petit mais aussi grand que Dieu puisque cette fois fait à la mesure de Dieu.

Eloge donc de la vacuité, de l'abandon indifférent peut-être plus encore que confiant, et aussi éloge de la légèreté, quand il aborde la souffrance. Comment reconnaître la bonne souffrance de la mauvaise, c'est-à-dire comment savoir si l'on souffre de soi (et donc pour soi, c'est-à-dire par une mauvaise auto-complaisance) ou bien de Dieu (et donc pour Dieu) ? La réponse fait penser à cette parole de l'Ange des Dialogues, où il est expliqué que la bonne voie se reconnaît à sa légèreté. Ce qui est pesant, c'est la mort, l'erreur, l'égarement. "Mais si tu souffres pour Dieu, et pour Dieu seul, cette souffrance ne te fait pas mal et ne t'est pas pesante, car Dieu porte le fardeau." Une souffrance indolore, un poids sans pesanteur, autant d'antinomies qui se relient à la définition de Dieu par Eckhart, qui est celle de la théologie négative, c'est à dire une non définition de quelque chose qui est et n'est pas à la fois, tout en étant celui qui n'est pas en étant et est en n'étant pas, etc.

Car s'il nous faut être femme pour accueillir le Père afin d'être fécondée par l'Esprit et de produire le Fils, la féminine fécondité, la virginité, ne sont que des moyens, ceux de garder ouvert et intact et pur le "château fort de l'âme", comme maître Eckhart nous le révèle lui-même, à la fin de sa leçon : "Or je vous ai dit que Jésus fut reçu, mais je ne vous ai pas dit ce qu'est le petit château fort. "

Ce château que la disponibilité laisse ouvert, lui, est au-delà de toute qualité et attribut, c'est la perle intérieure (ou l'étincelle) à la semblance de la Déité qui, elle, est au-dessus du Dieu des créatures, celui qui est "l'Un dans sa simplicité, sans aucun mode ni propriété, là où il n'est en ce sens ni Père ni Fils ni Saint-Esprit, et où il est cependant un quelque chose qui n'est ni ceci ni cela." Cette partie d'âme est totalement semblable à l'Un, "libre de tous noms, dépourvu de toute formes, absolument dégagé et libre comme Dieu est dégagé et libre en lui-même". A tel point que ce château de notre âme intimide Dieu lui-même, et cette puissance de fécondation, de floraison par laquelle Dieu fait naître de lui un fils, n'est pas non plus digne d'y jeter un seul regard. "J'étais un trésor caché et j'ai aimé à être connu", dit un célèbre hadith, pour expliquer le pourquoi de la Création et aussi pour faire comprendre pourquoi Dieu dépend de nous, dans la mesure où il est amoureux aussi de nous. Ici, la Déité ne peut avoir eu ce désir dêtre connu, d'aimer, d'être aimée. Il a fallu pour cela que d'elle-même elle produise Dieu, c'est-à-dire l'équivalent de ce que Plotin appelle le Noüs démiurge, et en cela Eckhart est plus proche de Plotin que les néoplatoniciens musulmans comme Avicenne, qui ne pouvait oser faire de ses dix Intelligences émanées de Dieu, des "Dieux inférieurs". Dans la pensée d'Eckhart il n'est pas question d'anges, ni d'Intelligences ou d'Agent. Sans doute que les chrétiens sont plus décontractés sur le fait de saucissonner le Divin de la sorte, avec cette Trinité, pure affaire de famille contenue dans un seul Être.

Et voilà donc qu'en nous il y a de la Déité qui fait baisser les yeux à Dieu lui-même et à ce Jésus que nous accueillons, mais qui doit pour entrer en nous faire comme nous avons fait pour préserver le château, se délester de tout, afin d'être semblable à l'Un sans mode ni attribut : "C'est pourquoi, si Dieu doit jamais le pénétrer de son regard, cela lui coûtera tous ses noms divins et la propriété de ses Personnes. Il lui faut les laisser toutes à l'extérieur pour que son regard y pénètre." Nous nous détachons et nous dépouillons, Dieu se détache et se dépouille aussi, et voici que nous sommes semblables, comme les trente oiseaux envisageant le Simurgh dans le conte de farid od-Dîn 'Attar, "Vous êtes Sî Morgh", mais dans le château de maître Eckhart, il a fallu pour cela que le Simurgh aussi perde ses plumes.

Etre Dieu en Dieu; Johannes Eckart, "Le petit château fort dans l'âme"


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Commentaires

  1. Anonyme5:27 PM

    Vraiment magnifique votre texte. Je pensais en le lisant à un ouvrage de Swedenborg, "L'amour vraiment conjugal". Cet amour est à la base de tous les amours dans le Ciel et c'est par le biais de cet amour que Dieu mieux que par toute autre voie influe dans l'âme les béatitudes infinies.
    Il y a un ouvrage d'Annemarie Schimmel intitulé "Mon âme est une femme" où elle parle de la poésie dévotionnelle ismaélienne dans laquelle le fidèle se présente devant l'Imam en tant que femme (dans le sens d'épouse).

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  2. Anonyme9:48 AM

    J'ai relu ton texte ce matin et le relirai encore. Merci

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  3. De rien, vraiment l'Esprit souffle où il veut et s'il décide de passer par moi, il est le bienvenu :)

    Je n'en ai pas fini avec Eckhart, je crois que je lirai d'autres choses de lui, il est intéressant pour un chrétien :D , pas étonnant qu'il ait eu des ennuis avec la Très Sainte Inquisition...

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