Articles

Lettres de Jourdain de Saxe à Diane d’Andalo

Image
Une correspondance absolument merveilleuse. Alors qu'à ses autres destinataires, Jourdain écrit avec le style ampoulé et métaphorique du XIIIème siècle, ses lettres à Diane sont écrites avec une simplicité si intime, qu'on croirait entendre sa voix. C'est un ton si étonnamment moderne, dans cet abandon, cet amour qui s'exprime avec une grande beauté, qu'il égale les grands épistoliers (surtout épistolières) du XVIIème siècle. 
 Au passage, la traductrice et l'éditeur, et la doxa catholique, en général, qualifient leur lien d'amitié spirituelle par "bienséance", mais c'est idiot. Jamais Jourdain ne parle d'amitié, mais de dilection (en latin, dilectio, c'est-à-dire l'amour entre âmes, et quand on lit "charité" dans une des lettres, il faut se souvenir que caritas, c'est aussi, originellement, l'amour "si je n'ai pas l'amour, je n'ai rien", dit saint Paul). Il s'agit donc d'un grand am…

Le siècle des lettres

Image
Le XVIIème siècle est le siècle des épistoliers pour moi. On va continuer de correspondre aux siècle suivants, mais ce sera de moins en moins éblouissant. On écrivait pour être lu en petit salon choisi, en famille, entre amis. On faisait des efforts pour s'épancher sans ennuyer. S'il fallait se confier, c'était avec élégance, bon goût. Sinon, il y avait le confesseur pour "le sale petit moi".
La confession n'était pas une correspondance avec Dieu, c'est l'oraison qui l'était (comme la prière jaculatoire était l'art de converser avec Lui).
Aujourd'hui, on reçoit des mails, et cela prive du plaisir de la lettre papier, l'enveloppe, le timbre, l'écriture manuscrite, l'odeur du papier, les objets joints. L'autre, là, dans la main, qu'on peut lire et relire en convoquant cette présence, comme le djinn sort de la lampe.
Je ne suis pas du tout éprise du livre-objet, renifleuse de pages, etc., et les e-books me vont très bien.…

Trigger Warnings vs Literature

« Now let's take up the minorities in our civilization, shall we? Bigger the population, the more minorities. Don't step on the toes of the dog-lovers, the cat-lovers, doctors, lawyers, merchants, chiefs, Mormons, Baptists, Unitarians, second-generation Chinese, Swedes, Italians, Germans, Texans, Brooklynites, Irishmen, people from Oregon or Mexico. The people in this book, this play, this TV serial are not meant to represent any actual painters, cartographers, mechanics anywhere. The bigger your market, Montag, the less you handle controversy,  remember that! All the minor minor minorities with their navels to be kept clean. Authors, full of evil thoughts, lock up your typewriters. They did.  » « You must understand that our civilization is so vast that we can't have our minorities upset and stirred.  » « Coloured people don't like Little Black Sambo. Burn it. White people don't feel good about Uncle Tom's Cabin. Burn it. Someone's written a book on tobac…

Métaphore et connaissance au Moyen Âge

Tous les chats sautent à leur façon

Image
« Oui, l’écriture est une nécessité intérieure qui vient à bout d’une résistance intérieure. J’écris toujours pour moi et contre moi. Pour mettre une chose par écrit, j’attends toujours qu’elle soit inéluctable. Je retarde le moment de l’écriture, sachant que dès le début, elle m’envahira tellement que j’en aurai peur. Une fois que je suis dedans, elle m’avale complètement. Le langage abolit le temps, il embarque le vécu dans une recherche méticuleuse du mot, de la cadence, de la sonorité. Cette minutie a sa rudesse, et une force d’attraction à laquelle je n’arrive pas à échapper ; mais comme elle est aussi enveloppante, je crois qu’elle me sauvegarde. Ce magnétisme de l’écriture existe pour de bon, sinon j’y aurais renoncé depuis des années. Si je parle de rudesse, c’est peut-être aussi parce que je ne choisis pas mes sujets, qu’ils doivent beaucoup à l’arbitraire extérieur, à cette vie volée. Je parle de sauvegarde, sans doute parce que je me pose cette question : suis-je moins atr…
Dans la vie on prend toujours le mauvais chemin au bon moment. Dany Laferrière.
Image
Une expression latine exprime à merveille le rapport secret que chacun d'entre nous doit avoir avec son Genius : ‘indulgent Genio’. Il faut consentir à son Genius, s'abandonner à lui, nous devons lui céder tout ce qu'il nous demande, parce que ses exigences sont les nôtres, son bonheur notre bonheur. Quand bien même ses prétentions – nos prétentions – pourraient sembler déraisonnables et capricieuses, il est bon de les accepter sans discuter. Si, pour écrire, vous avez besoin – s;'il'a besoin – de ce papier jaunâtre, de ce stylo spécial, s'il faut précisément cette lumière pâle qui tombe de votre gauche, il est inutile de se dire que tout stylo quel qu'il soit fera l'affaire et que tout papier comme toute lumière sont bons. S'il ne vaut pas la peine de vivre sans cette chemise de lin céleste (et par pitié, surtout pas la blanche avec son petit col d'employé), si on sent bien qu'on ne peut pas s'en sortir sans ces cigarettes longues au…
Image
Le terme de religion ne dérive pas, selon une étymologie aussi fade qu'inexacte de ‘religare’ (ce qui lie l'humain et le divin), mais de 'relegere’, qui indique l'attitude de scrupule et d'attention qui doit présider à nos rapports avec les dieux, l'hésitation inquiète (l'acte de “relire”) face aux formes – et aux formules – qu'il faut observer pour respecter la séparation entre le sacré et le profane. 'Religio’ n'est pas ce qui unit les hommes et les dieux, mais ce qui veille à les maintenir séparés. Ce ne sont donc pas l'incrédulité et l'indifférence à l'égard des dieux qui s'opposent à la religion, mais bien plutôt la “négligence”, c'est-à-dire une conduite à la fois libre et “distraite” – c'est-à-dire déliée de la religion des normes – adoptée face aux choses et à leur usage, aux formes de la séparation et à leur signification. Profaner signifie : libérer la possibilité d'une forme particulière de négligence qui …
Mais ce Dieu si intime et si personnel est aussi ce qui en nous est le plus impersonnel, la personnalisation de ce qui, en nous, nous dépasse et nous excède. “Genius est notre vie, en ce qu'elle ne trouve pas en nous son origine mais que nous trouvons la nôtre en elle.” S'il semble s'identifier à nous, ce n'est que pour se révéler tout de suite après comme plus que nous, pour nous montrer que nous sommes plus et moins que nous-mêmes. Comprendre la conception de l'homme renfermée dans Genius signifie comprendre que l'homme n'est pas seulement Moi et conscience individuelle, mais que, de sa naissance jusqu'à sa mort, il cohabite avec son élément impersonnel et préindividuel. C'est donc dire que l'homme est un seul être à deux phases qui résulte de la dialectique compliquée entre une partie qui n'est pas (encore) individuée et vécue et une partie déjà marquée par le destin et l'expérience individuelle. Mais cette partie impersonnelle et no…