vendredi 30 janvier 2009

L'aventure amoureuse






"Allegro fantasque, Capriccio ou Scherzo, l'aventure est une petite vie à l'intérieur de la grande ; encastrée dans la grande vie ennuyeuse, terne et morne, qui est notre quotidienneté, l'aventure ressemble alors à une oasis de romanesque où les hommes, recherchant la haute température de la passion, se sentent pour la première fois exister : quittant leur vie de fantôme pour la délicieuse illégalité, ils connaîtront enfin la condensation passionnée d'un vrai devenir. Mais il arrive que la petite vie intense enclâvée dans la grande vie sérieuse et informe se substitue à elle, prenne sa place, envahisse et occupe la destinée toute entière ; l'emboîtement des vie tourne à la concurrence tragique. La grande vie sérieuse et la petite vie intense, elles sont l'une à l'autre comme la vérité du jour et la vérité de la nuit, qui sont contradictoires et pourtant également vraies, qui sont donc incomparables. Le choix qu'on fait entre elles ne ressemblent-elles pas à un pari ?"

"Un tableau célèbre de Rembrant, qui est au musée d'Amsterdam nous fera peut-être comprendre la fonction de l'aventure. Dans la Ronde de Nuit, en bas et à droite du tableau, et surgissant des ténèbres où la scène est presque entièrement plongée, il y a un homme vêtu de jaune. Que signifie cet homme d'or dont a parlé en termes admirables un poète contemporain ?
Nous ne nous hasarderons pas à le dire. Mais il sera beau de penser que cet homme d'or est le principe de l'aventure. Dans l'obscurité de la nuit, l'homme introduit de la lumière. Le clair-obscur n'est-il pas l'éclairage ambigu de la démarche aventureuse ? Attirée par la certitude incertaine de l'avenir et de la mort, l'aventure, disions-nous, est à la fois close et ouverte : elle est donc entr'ouverte, comme cette forme informe, cette forme sans forme qu'on appelle la vie humaine ; car la vie de l'homme, fermée par la mort, reste entrebâillée par l'ajournement indéfini de la mort. Pour celui qui est dedans, l'immanence signifie le sérieux, l'absence de forme, la clôture intestinale, la certitude de mourir ; mais pour le joueur l'existence de meure ouverte, et les formes filles du libre arbitre, allègent la fatalité compacte. Ouverte et fermée, claire et obscure, telle apparaît la vie quand on est à la fois dedans et dehors. A la ronde qui tourne dans les ténèbres de la nuit sans déboucher nulle part, l'homme de lumière, l'Ulysse des temps modernes désigne l'ouverture : et ce n'est qu'une entr'ouverture. Mais cette entr'ouverture nous donne déjà une entrevision de l'infini. Le cercle est donc brisé. L'homme de lumière, c'est le principe du temps qui indique à la ronde nocturne le chemin de l'aurore."


Vladimir Jankélévitch, Philosophie morale, L'aventure, l'ennui, le sérieux, 1, "L'aventure".

mardi 20 janvier 2009

Le maximalisme



"Du moment que le comble de la pureté est atteint, que l'avènement sur terre de l'art absolu est devenu une réalité, l'histoire est finie : comme dans l'Apocalypse, le temps ne saurait aller plus loin, kronos ounéti estai... Art absolu, arme absolue ! Décidément les temps sont révolus et l'eschatologie est au présent. C'est ainsi que le nudisme, qui est, comme le purisme, une espèce de spécialité professionnelle, se donne en une fois la nudité superlative : car au-delà de cette pureté gymnique il n'y a rien, et on ne saurait se dévêtir de sa peau. Que deviendrait d'autre le devenir, si ce devenir a actualisé la suprême, l'extrême, ultime possibilité de libération humaine ? Le De plus en plus indéfini, qui accélère les progrès techniques, est ici subitement et définitivement stoppé : la peinture, sous ce rapport, a moins de chance que l'aviation et la course aux armements ! La futurition est congelée, car rien de potentiel ne subsiste plus, car tout est parfaitement en acte : pour aujourd'hui le marasme ; demain, peut-être, le désespoir ; dans tous les cas, l'impasse. Quels renouvellements, quel avenir peut-on espérer encore lorsqu'on s'est placé d'un seul coup (ou lorsqu'on a cru se placer) à l'extrême pointe de de l'extrême avant-garde de toute modernité ? De toute évidence, l'histoire de la musique se termine avec Schoenberg. De toute évidence impressionnisme, fauvisme et cubisme n'avaient pour but que d'aboutir au terme d'un crescendo linéaire, à l'art eschatologique de nos contemporains. De là l'aspect étrangement fascinant, envoûtant, médusant de cette modernité maximaliste ; personne ne peut songer à faire mieux, ni à aller plus loin que ce finistère du dodécaphonisme. En vérité tant d'audace, quand elle devient chronique, risque de virer en timidité conformiste ; mais c'est un conformisme à rebours. Nos purs d'aujourd'hui sont souvent des puristes, c'est-à-dire des professionnels de la pureté, et même des puritains, ce qu'on reconnaît parfois à leur complexe d'austérité et à leur passion antihédoniste ; comme le nomadisme est une domiciliation dans le vagabondage, ainsi l'extrémisme, chez nos sédentaires de l'avant-garde, est une domiciliation systématique dans l'extrême, une forme très bourgeoise d'angélisme : représentez-vous un bourgeois ailé, ou un rentier angélique qui vivrait des rentes de son maximum définitif. Quand les grandes découvertes sont faites, quand les grandes hardiesses ont déjà été osées, comme elles le furent par un Milhaud et un Picasso, quand nul principe théorique n'est vraiment plus en jeu, la surenchère moderne peut elle être autre chose qu'un record quantitatif où déjà s'expriment la lassitude, la décadence, la conscience blasée ?"

Vladimir Jankélévitch, Philosophie morale, Le Pur et l'impur, 3, "De la complexité à la confusion".

Le confusionnisme



"La confusion est littéralement une tentation, c'est-à-dire un désir contrarié par une horreur, à moins qu'elle ne soit une phobie, c'est-à-dire une horreur rendue passionnelle par une secrète envie. De la confusion l'impureté se distingue par l'aversion mystique et globale qu'elle nous inspire : mais ici même l'aversion n'est pas sans l'attirance. A ce débat de l'attrait et de la répulsion au coeur d'un sentiment déchiré, quel autre nom donner que celui de complexe ? L'amphibolie baroque est patente déjà avec son "Autre", et notamment avec son partenaire féminin : en tant que cet autre est mon semblable,je cède à la voix du sang qui m'attire vers lui, et je renie en lui le témoin d'un stade ancient et inconscient de ma propre biologie ; la femme est-elle pas pour ainsi dire la pudeur de l'homme ? En tant que cet autre est mon dissemblable, je désire chez lui ce qui me manque, comme l'Eros platonicien, et déteste l'étranger qu'il incarne pour moi. Ainsi le désir inavouable de l'impureté est est lui-même impur ; aussi impur que le désir avouable de la pureté ; le désir suspect de l'impureté, qui est ésotérique, se cache dans la nostalgie de la pureté ; la nostalgie de la pureté, qui est exotérique, enveloppe une terrible et honteuse envie de perdre cette pureté. Le pur et l'impur sont donc l'un et l'autre à la fois désirés et haïs ; le désir de pureté et le désir d'impureté, l'horreur de l'une et l'horreur de l'autre s'associent bizarrement dans chaque cas... Faut-il aimer ou haïr ? L'homme n'est pas très fixé à cet égard."


"Tel est le pêcheur en eau trouble qui s'entend si bien à remuer la vase et reste lui-même le plus possible hors de l'eau. Et quand par hasard il s'y plonge, que ce soit avec tout le genre humain... Tous dans le bain ! tous dans la mare aux amphibies ! Quelle belle baignade en perspective ! Personne n'étant pur, personne ne peut plus accuser personne. L'être trouble est donc aussi un trublion, le brouillon est aussi un brouilleur : brouilleur de pistes, brouilleur de cartes, de valeurs, de rangs, de langages, de sexes, de hiérarchies... Satan, le génie du mélange total et le patron des brouillons, n'est-il pas dans nos superstitions le brouilleur par excellence ? C'est lui, le grandissime brouilleur, qui non seulement mélange à l'infini les éléments de l'innommable macédoine, mais encore "brouille" les hommes entre eux : le frère avec le frère, les enfants avec les parents... Il les brouille, c'est-à-dire, à la lettre, complique leurs rapports : car des rapports d'inimitié, des rapports brouillés forment une situation plus confuse que des rapports d'amitié ; au rapport fraternel ou filial, qui est rapport simple, direct et primaire, la brouille subsiste un rapport secondaire et tordu, un rapport passionnel, un rapport ambivalent, celui, par exemple, des frères ennemis ou de la haine filiale, qui est un chiasme d'aversion et d'attraction consanguine ; quelque chose d'opaque embue la transparence du rapport naturel ; des arrière-pensées inavouables, des équivoques, des malentendus entortillent sur elle-même la simplicité unie du premier rapport. Si la bouderie est la forme la plus bénigne de cette tnsion, la guerre en est le degré le plus aigu, - la guerre, c'est-à-dire la limite extrême de la brouille, la guerre, c'est-à-dire le grand brouillage qui désaccorde violemment le pluriel des personnes hostiles, et en même temps le grand "démêlé" qui débrouille non moins violemment l'enchevêtrement confus de la discorde. Aussi est-ce dans cette chose à l'envers que l'ivresse du néant est la plus exaltante : la guerre est la grandiose bacchanale qui brouille les distances sociales, intervertit les choses permises et les choses défendues. - le confus se complaît dans la confusion orgiaque, l'impur s'ébroue voluptueusement dans les eaux troubles de son infâme marécage. Il faut le dire, les événements contemporains ont flatté démesurément cette complaisance ; ils ont fait de nous les spectateurs d'abord consternés et puis délicieusement scandalisés, des alliances les plus cyniques et les plus honteuses, des renversements les plus incroyables : la droite et la gauche échangeant leurs phraséologies, la résistance à l'envahisseur considérée comme un crime, la trahison devenant un devoir, l'équivoque diabolique transformant les patriotes en bandits et les inciviques en patriotes."


Et ce passage,  qui vient à point pour renchérir contre les douteuses "gender studies" et l'adhésion "complaisante", "suspecte", à la "confusion des genres" :

"Cette équivoque n'a rien de commun avec l'interversion éthique des premiers et des derniers, c'est-à-dire avec une transvaluation qui, sans brouiller les hiérarchies morales, remplace simplement un ordre par un autre ordre, à l'envers aussi clairement articulé que l'ordre à l'endroit... Non ! le mauvais génie de la confusion engloutit cette fois le principe même de toute disjonction morale. Justement la complaisance à l'équivoque trouvait dans certains thèmes du romantisme germanique un semblant de justification : la métaphysique de la nuit n'attire-t-elle aps l'attntion vers cet "Ungrund" abyssal et insondable duquel émergent les catégories diurnes et où le bien et le mal sommeillent à l'état indifférencié ? Il ne s'agit ni de la transparente innocence ni d'une simultanéité dialectique des contradictoires ; il ne s'agit ni de pureté ni de tension infinie, ni de limpidité ni de synthèse (car la synthèse peut être du moins la solution de l'antithèse), mais seulement d'un amalgame épais et informe où la créature s'enfonce avec délectation. Au début d'un livre célèbre, Otto Weininger découvre ce fait, d'ailleurs incontestable, que le masculin et le féminin ne sont pas deux catégories tranchées mais simplement deux pôles ou deux limites, que toute sortes de dégradés et de cas transitionnels les relient, qu'il y a des traits féminins dans la virilité et des caractères masculins dans la féminité, que la discontinuité est une invention des grammairiens, etc... Mais on devine aisément quel parti l'inavouable complaisance de nos contemporains à l'ambiguité sexuelle peut tirer de ces constatations, où l'on s'empresse de découvrir la justification de je ne sais quel androgyne originel ; la métaphysique suspecte de l'hermaphroditisme en reçoit une confirmation inespérée. L'équivoque n'est-elle pas la grande coquetterie moderne par excellence ?"

Vladimir Jankélévitch, Philosophie morale, Le Pur et l'impur, 3, "De la complexité à la confusion".

lundi 12 janvier 2009

Fraternité ou la Mort


"Apparus de manière simultanée, les débats sur la répartition de ces ressources entre les peuples ont été à l"origine de la révolution idéologique de la démocratisation, symbolisée par la Révolution française et sa devine de "liberté, égalité, fraternité". On a alors assisté à la transformation progressive de la relation entre souverain et sujets en un contrat social signé symboliquement entre l'Etat et ses citoyens. Les notions de "liberté" et d'"égalité" ont contribué à réduire les fractures religieuses, ethniques et raciales qui divisaient les sujets. Le nouveau citoyen a acquis des droits et des responsabilités en relation directe avec l'Etat. De fait, les droits des citoyens se sont élargis pour surmonter les clivages ethniques et religieux existants, jusqu'à ce que le concept de "fraternité" montre ses limites : d'une part, il restait réservé aux hommes, de l'autre, la communauté fictive de citoyens qu'il a engendrée a favorisé l'idéologie nationaliste. L'idée de "fraternité" est rapidement devenue vecteur d'exclusion, conduisant à l'intégration de certains groupes sociaux dans cette nouvelle communauté fictive quand d'autres en étaient exclus. On n'éprouvait aucun scrupule à détruire l'existence de ceux dont on refusait l'inclusion, et l'on s'est mis à sacraliser les intérêts de l'Etat aux dépens des êtres humains."

La Résistance aux génocides : De la pluralité des actes de sauvetage, 2, A la recherche des Justes : le cas arménien; Fatma Müge Göçek.

vendredi 9 janvier 2009

Des diffusions et des nomades

ça me fait penser à la récente querelle (complètement idiote) sur l'Aristote syriaco-musulman vs celui du mont Saint-Michel sur qui-doit-quoi-à-qui :


"L'identification de cas de diffusion ne vise pas à retrouver des lieux d'invention, originaires et purs, ceci serait sans intérêt et dangereux. Il s'agit au contraire de mettre à jour les processus complexes par lesquels se constitue une société et sa culture dont l'inclination consiste très souvent à se (re)présenter comme le produit homogène d'une histoire qui ne doit rien (ou peu) aux sociétés avec lesquelles elle était en contact. Les recherches anthropologies et historiques montrent toutes, qu'à des degrés divers, il n'y a pas un groupe humain, pas une culture, qui ne soit constitué, traversé par un nombre impressionnant et varié d'éléments hétérogènes, empruntés à l'extérieur. Ce qui n'enlève rien à l'originalité créatrice et à la capacité d'invention de chaque civilisation. Il s'agit simplement de contribuer à se débarrasser de cette pénible et dangereuse perspective, ce non-sens anthropologique, consistant à nier ou à sous-estimer, pour toute civilisation, l'importance des emprunts. Alors que très tôt, un certain nombre d'historiens (M. Bloch, R. Lopez et F. Braudel entre autres) et d'anthropologues (par exemple F. Boas et M. J. Herskovits, J. Needham, A. G. Haudricourt) ont souligné l'importance des influences orientales et asiatiques, la question des diffusions et des meprunts a été globalement délaissée, parfois à cause des réelles difficultés scientifiques qu'elle pose mais aussi pour des raisons bien plus inquiétantes, à savoir le désir et la recherche d'une identité pure. La notion d'identité culturelle (et peut-être, sous elle, tout simplement d'identité) occupe souvent, et dans toutes les aires culturelles, une place obsédante : comment définir celle-ci, comment se fabriquer un ensemble homogène, sans entreprendre d'ignorer, de réduire, de gommer tous les éléments hétérogènes (étrangers...) qui la composent et fuient de toute part. En fait, les études de diffusions, en tant que point de vue transversal, rhizomatique, font apparaître les civilisations, les sociétés, les individus, comme des ensembles unifiés seulement en surface et en fait composés de quantité d'éléments hétérogènes, agents de ces mouvements multiples et constants qui traversent et agitent ces grandes unités ; enfin elles mettent plus clairement en valeur les différences et les homologies puisque l'on peut observer par exemple la même technique en différents lieux."







Une thèse qui aurait ravi Bruce Chatwin :

"Les nomades arabes, turcs et surtout mongols ignoraient qu'ils jouaient, avec une telle efficacité et à un tel degré, le rôle de forces de désenclavement des vieux appareils d'Etat et des circuits commerciaux d'Orient et d'Extrême-Orient et qu'ils favorisaient leurs connexions avec les sociétés européennes et leurs secteurs capitalistes, italiens en particulier. Ce procès s'effectua en conjuguant technique nomade et technique étatique. Mais bien vite et logiquement, toutes les forces étatiques et sédentaires conjurèrent, manipulèrent et écrasèrent ces puissances nomades. Moments historiques éclatants dont le dernier fut le moment mongol et qui annonçait, en fait, la victoire tendancielle de l'appareil d'Etat sur tout l'espace eurasiatique, la fin du grand nomadisme politique-iméprial et du nomadisme tout court."


Didier Gazagnadou, La Poste à relais. La diffusion d'une technique de pouvoir à travers l'Eurasie : Chine - Islam - Europe; éd. Kimé, 1994.

La pureté du commencement et le péché du recommencement

Jardin des délices, Jérôme Bosch, Le Prado
"La plus pure de toutes les puretés, c'est en effet l'acte pur de la première improvisation divine, parce que c'est la "limite" du désintéressement absolu ; l'Acte primordial qui pose l'être est, par définition même, un acte absolument prévenant et auquel rien ne préexiste... Comment ferait-il pour être impur ? alors que tout ce qui sera est créé par son Fiat, à quoi la liberté initiale se mélangerait-elle ? Seul Dieu avant le premier jour n'a les faveurs de personne à se concilier, personne à obliger, personne à éblouir ; aucune arrière-pensée de service rendu, nul atome de mercenarité ; Dieu n'est absolument pas suspect de la moindre complaisance, et le contentement même de chaque fin de journée et plus encore le contentement du septième jour que semblent lui attribuer les mots bibliques "et Dieu vit que ces choses étaient belles", ce contentement s'adresse à l'ieuvre accomplie, génératrice de satisfactions impures, mais non pas à la géniale opération elle-même ; le génie au stade de l'oeuvre naissante devance nécessairement toute vanité d'auteur ; le génie à l'instant qui précède l'ouvrage, le génie sur le point d'inventer est en état de parfaite innocence ; la création radicale en instance de créature est donc la seule manifestation d'une générosité absolument gratuite, la seule donation absolument pure de tout calcul. Notre langage, taillé pour l'empirie impure, pour la commutation et pour l'alternative, paraît lourd et grossier auprès d'un je-ne-sais-quoi si impalpable ! Parce qu'il est efférence pure, et parce qu'il n' a personne à imiter, l'acte créateur est collation de l'être total, - non point renouvellement partiel et superficiel, ni même innovation complète, mais position de l'être ex-nihilo : Dieu n'est pas un entrepreneur occupé à rafistoler, repeindre, remettre à neuf les façades , - car telle est l'affaire de renouvellement partitif, qui est novation en petit ; et ce n'est même pas un grand novateur qui bâtirait de fond en comble un nouveau palais : car le nouveau ne se définit que par rapport à l'ancien ; c'est un créateur qui pose l'être, l'être tout court dans le non-être de toute préexistence."

Vladimir Jankélévitch, Philosophie morale, Le Pur et l'impur, 1, "La métaphysique de la pureté".

jeudi 8 janvier 2009

Le couronnement impérial de Charlemagne



"Dans l'avènement impérial romain tel qu'il continuait à vivre à Byzance, l'acclamation avait valeur constituante ; faite par le sénat et l'armée, elle était considérée comme l'élection du prince ; elle créait l'empereur. C'est de ce caractère que se souvient, très visiblement, le rédacteur du récit dans le Liber Pontificalis, qui conclut la relation par la remarque : "Et par tous il fut empereur des Romains." Mais cette première impression perd de sa force par la mention des invocations à plusieurs saints dans lesquelles nous venons de repérer les Laudes. Or celles-ci sont dépourvues de caractère constitutif et le demeureront toujours ; leur sens profond est de reconnaître dans celui qui porte la couronne l'élu de Dieu. On peut se demander dès lors si le 25 décembre on se trouve en présence d'une acclamation constituante ou d'une simple reconnaissance de la qualité impériale qui vient d'être conférée à Charlemagne par l'imposition de la couronne. Les textes ne manquent pas qui font allusion à l'élection du fils de Pépin par le peuple romain et le temps viendra bientôt où la noblesse romaine discernera dans l'acclamtion de la Noël 800 la renaissance de son droit de disposer de l'Empire. Ce jour-là cependant on n'est pas encore arrivé à ce stade. Acclamation proprement dite et Laudes se sont très probablement mêlées en un seul et même concert tumultueux de voix où, comme l'écrit E. H. Kantorowicz, "il serait vain de vouloir distinguer ce qui était constituant de ce qui ne l'était point." Un seul fait demeure sûr, mais il est d'importance. C'est le geste de Léon III qui a déclenché les cris.

On mesure toute l'importance de ce fait en le mettant en parallèle avec l'ordre des rites tel que l'avait fixé la liturgie impériale byzantine. A Constantinople, le couronnement de l'empereur par le patriarche suit l'"élection" effectuée par l'armée, le sénat et le peuple. Dans l'église Saint-Pierre, le couronnement de Charlemagne a eu lieu avant que retentisse l'acclamation. Si Léon III avait couronné Charles après l'acclamation, il aurait agi en tant que mandataire de la population, mieux encore, de l'assemblée d'ecclésiastiques et de laïcs qui avaient porté le roi des Francs à l'Empire. Il eût imité le patriarche qui conférait à l'empereur le signe visible de sa fonction. Mais justement, il devança l'acclamation en couronnant Charles "de ses propres mains", ainsi que fort significativement le fait observer le Liber Pontificalis. Il a agi en tant que chef de l'Eglise romaine ; comme tel, il fut le premier et le plus important des acteurs, les autres se bornant à ratifier son geste, à reconnaître qu'il avait agi - c'est encore le Liber Pontificalis que nous citons - "sur la volonté de Dieu et du bienheureux Pierre, portier du royaume des cieux", et que son acte sanctionnait "la défense et la dilection si grandes que le roi des francs avait témoignées à l'Eglise de Rome et à son vicaire". En d'autres termes, l'inversion des rites, soigneusement préméditée, n'en doutons pas, fait apparaître Charlemagne comme l'empereur couronné par le pape, comme un empereur que Léon III tendait à lier à sa propre personne ainsi qu'au siège de saint Pierre, à la "sainte république des Romains" dont le chef, il faut bien se rappeler ceci, possédait rangs et attributs impériaux. De ce fait, l'acclamation se trouva réduite à un rôle tout à fait secondaire et l'acte si important du 23 décembre s'estompera devant l'initative de Léon III qui avait fait entrer le pape dans le rôle de créateur de l'empereur. Dès sa renaissance, l'Empire en Occident se trouvait ainsi grevé d'une lourde hypothèque dont il ne parvint jamais à se libérer."

La Poste à relais

Erasme, huile sur toile, 1523. Holbein le Jeune, musée du Louvre.

"La poste à relais, dans son rapport avec l'appareil d'Etat et la société, tout en possédant des caractéristiques et des fonctions analogues en Orient et en Occident, suivra en Europe dès le XIV° siècle, mais surtout au XVI° siècle, une orientation radicalement différente de ses homologues orientales, en ce qu'elle prendra en charge, contre paiement, les correspondances privées ; ce qui ne fut jamais le cas en Orient et en Extrême-Orient. Les conséquences de cette mutation, ce qu'elle révèle de l'appareil d'Etat en Europe voire de sa civilisation, nous l'aborderons en fin d'épilogue. La poste qui a contribué, dans une grande mesure, à la constitution de l'Etat territorial centralisé, quand elle fut mise à la disposition des particuliers, ne contribua pas moins à l'élaboration d'un mode de subjectivation, pour reprendre le concept de Michel Foucault, caractérisé par l'affirmation et l'émergence de l'individu-sujet et d'un nouveau rapport à soi-même et aux autres. La poste d'Etat au service des particuliers aida à la production et circulation de l'écrit et notamment d'écrits dissidents. On a tenté de saisir le dispositif postal occidental comme les dispositifs de pouvoir analysés par M. Foucault mais en lui attribuant des traits et une position spécifique par rapport à ces autres dispositifs. Dans ce processus scripturaire de longue durée, l'une des caractéristiques consiste à se plaire, à se complaire, dans une description de soi sans cesse affinée ; ce qui participa à la constitution d'un moi narcissique enflé par l'arrivée, de plus en plus rapide, des réponses épistolaires à ses propres écrits. L'affirmation de plus en plus nette de cette culture du moi a été progressivement travaillée, déconstruite, par l'insertion de chaque individu dans ces réseaux de communication postaux et subjectifs de plus en plus nationaux et internationaux. L'expéditeur-destinataire est alors apparu à lui-même comme une infime particule à l'auto-contemplation dérisoire, partie prenante de tentaculaires réseaux de pouvoirs au sein desquels il n'a que très peu de jeu mais où les enjeux et les luttes sont immenses. Ainsi, l'institution postale - la poste à relais de chevaux pour l'essentiel - fut, pendant de longs siècles, un dispositif de pouvoir et le support matériel d'une vie esthétique et critique de la lettre et de l'écrit, dont nous ne connaissons pas, aujourd'hui, l'exact devenir."

Didier Gazagnadou, La Poste à relais.La diffusion d'une technique de pouvoir à travers l'Eurasie : Chine - Islam - Europe; éd. Kimé, 1994.

Ecrit en 1994, cette introduction pourrait, aujourd'hui, projeter cet exact devenir de la lettre sur le relais des blogs qui lui ont succédé et ainsi transformé la correspondance et la corporation des épistoliers narcissiques (se rappeler que, par exemple, dans les salons d'Ancien Régime, les lettres même à des intimes n'étaient pas privées, mais lus, commentés, copiés parfois, et jugés autant sur la forme que dans le fond).

vendredi 2 janvier 2009

Malveillance ou volonté du Mal ?


photo : Joel Mills

"De quel droit l'homme décrète-t-il que la création est bâclée ? au nom de quoi crie-t-il à son "insuffisance ? " La partie est mécontente du tout, elle juge qu'il n'y en a pas assez... Pas assez de quoi ? En somme, monsieur le ciron est déçu, le tout lui-même ne lui suffisant pas, et il oublie que sa déception elle-même fait partie du plan général."


Vladimir Jankélévitch, Philosophie morale, Le Mal.

La fausse situation est négative, précaire et sans amour

Giotto, chapelle Scrovegni, Padoue

"Le pardon est une relation positive et aimante avec l'Autre, car il ne ferme pas les yeux, lui ; il les ouvre, au contraire, tout grands sur la méchanceté et il regarde le méchant bien en face et il l'excuse, non pas bien qu'il soit méchant, mais parce qu'il est le méchant notre frère, c'est-à-dire par scandaleuse, absurde et gratuite charité."

Vladimir Jankélévitch, Philosophie morale, Du Mensonge.

Heureux les pauvres en esprit


Cosimo Rosselli, 1481-82, Chapelle Sixtine

J'aime beaucoup cet extrait condamnant ce qu'en islam on appelle les zahîd, c'est-à-dire les ascètes se perdant en dévotions excessives et en dures pénitences, dans une complaisance masochiste suspecte, de Rabi'a al-'Adawiyya à Thérèse d'Avila, la liste est longue). Jankélévitch les vouait aux Enfers. Maître Eckhart est moins dur, il les traite d'ânes, de confondre la pauvreté de la volonté en pauvreté apparente, rituelle presque :

"En premier lieu nous disons que celui-là est un homme pauvre qui ne veut rien. Certaines gens ne comprennent pas bien ce sens ; ce sont les gens qui s'attachent à la pénitence et aux exercices intérieurs que ces gens tiennent pour importants parce qu'ils s'y cherchent eux-mêmes. Que Dieu les prenne en pitié d'avoir une si pauvre connaissance de la divine vérité. Ces gens sont nommés saints sur les apparences extérieures, mais intérieurement ce sont des ânes, car ils ne savent pas discerner la divine vérité."


Cela me fait penser à Sohrawardî quand il parle de l'inanité des effets de la méditation et des exercices spirituels sur qui n'y est pas prédisposé. Mais cela va plus loin que la simple piété ritualisée, cela concerne aussi la volonté de n'avoir pas de volonté propre (ce qui fait penser à la blague de l'âne Martin dans Le Mépris) : "Ces gens répètent bien qu'un homme pauvre est celui qui ne veut rien, mais ils l'interprètent en ce sens qu'un homme doit vivre sans jamais accomplir sa volonté et de plus qu'il doit s'efforcer d'accomplir la toute chère volonté de Dieu."

Avant d'expliquer pourquoi ils font fausse route, le maître rhénan est chrétien, et donc indulgent et enclin à la clément, il ne refuse donc pas leur part de paradis à ces ânes pieux, puisqu'au moins ils sont de "bonne" volonté : "Que Dieu, dans sa miséricorde, leur donne le royaume des cieux. Mais moi je dis dans la vérité divine que ces personnes ne sont pas des personnes pauvres ni pareilles à des personnes pauvres. Elles sont en grande considération aux yeux des gens qui ne savent rien de mieux, mais je dis que ce sont des ânes qui n'entendent rien à la vérité divine. En raison de leur bonne intention, qu'elles obtiennent le royaume des cieux, mais de cette pauvreté dont nous voulons maintenant parler, elles ne savent rien."

Il y a plusieurs étages dans le Paradis de Dante. En islam aussi, bien sûr, l'étage des gens simples, qui n'ont fait de mal à personne et qui donc vont obtenir du Ciel ce qu'ils en attendent (jardin, vin, musique, houris) et les étages plus élevés, celui des amoureux, celui des mystiques ayant atteint le sommet de l'Union... Je ne sais si Maître Eckhart pensait à cela aussi.

Qu'est-ce que la pauvreté accomplie pour lui ? Comme il l'a déjà dit auparavant, la disparition totale, ce que les soufis appellent fana' (anéantissement), c'est-à-dire qu'être "un lieu propre de Dieu où Dieu puisse opérer", c'est bien c'est bien, mais ce n'est pas suffisant, il faut encore disparaître en tant que lieu, en tant que tout en fait : "la pauvreté en esprit, c'est que l'homme soit tellement libéré de Dieu et de toutes ses oeuvres, s'il veut opérer dans l'âme, soit lui-même le lieu où il veut opérer" ; ce n'est pas d'une grande originalité dans la pensée mystique, mais c'est cohérent : "Nous disons donc que l'homme doit être si pauvre qu'il ne soit et n'ait en lui aucun lieu où Dieu puisse opérer. Tant qu'il réserve un lieu il garde une distinction."

Un passage par contre très riche, subtil, c'est quand il prie Dieu de le débarrasser de Dieu (c'est-à-dire du Dieu créaturel) pour accéder à celui qui est au-delà, qui est aussi son propre être éternel, et là encore c'est très proche de la pensée de Nadjm ad-Dîn Kubra et son ultime stade de l'unicité divine, après avoir parcouru tout le voyage des attributs pour arriver au-delà : "C'est pourquoi je prie Dieu qu'il me libère de "Dieu", car mon être essentiel est au-dessus de "Dieu" en tant que nous saisissons Dieu comme principe des créatures. Dans ce même être de Dieu où Dieu est au-dessus de l'être et au-dessus de la distinction, j'étais moi-même, je me connaissais moi-même pour faire cet homme."

Enfin, conclusion logique de cette "station", mais qui, chez Eckhart semble moins le fruit d'un voyage, d'un long exercice qu'un état de fait existant depuis toujours (éternellement), à peut-être découvrir en soi. Chez Nadjm ad-Dîn il y a une notion d'effort, de parcours géographique intérieur, on passe de station en station, on gagne un attribut l'un après l'autre, et puis tout à la fin on est arrivé, et voilà, on est devenu ce que l'on devait être. Là on sent moins cette notion de départ et d'arrivée. Cela semble plus ressortir d'une prise de conscience, d'un mur ou d'un vêtement qui tombe, subitement, où l'état abouti semble moins avoir été "gagné" que "révélé". Le devenir, c'est le temporel. Si beaucoup de soufis, d'après le hadith, cherchèrent à mourir avant d'être mort, ici, la question ne se pose pas, car il s'agit de réaliser ce qui, en soi, n'est pas né et n'a pas à l'être puisque cela n'est pas destiné à mourir :

"C'est pourquoi je suis cause de moi-même selon mon être qui est éternel, et non pas selon mon devenir qui est temporel. C'est pourquoi je suis cause de moi-même selon mon être qui est éternel, et non pas selon mon devenir qui est temporel. C'est pourquoi je suis non-né (ungeboren) et selon mon mode non-né, je ne puis jamais mourir. Selon mon mode non-né, j'ai été éternellement et je suis maintenant et je dois demeurer éternellement. Ce que je suis selon ma naissance doit mourir et être anéanti, car c'est mortel, c'est pourquoi cela doit se corrompre avec le temps."

Et cette identité de l'homme et Dieu va au plus loin dans la causalité, si la part éternelle en soi est cause d'elle-même, cela veut dire aussi qu'elle est cause de Dieu (du Dieu créaturel je suppose). "Dans ma naissance, toutes choses naquirent et je fus cause de moi-même et de toutes choses ne seraient pas, et si je n'étais pas, "Dieu" ne serait pas non plus. Que Dieu soit "Dieu", j'en suis une cause ; si je n'étais pas, Dieu ne serait pas "Dieu"."


Etre Dieu en Dieu; Johannes Eckart, "Heureux les pauvres en esprit"

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Dans la vie on prend toujours le mauvais chemin au bon moment. Dany Laferrière.