Accéder au contenu principal

Le couronnement impérial de Charlemagne



"Dans l'avènement impérial romain tel qu'il continuait à vivre à Byzance, l'acclamation avait valeur constituante ; faite par le sénat et l'armée, elle était considérée comme l'élection du prince ; elle créait l'empereur. C'est de ce caractère que se souvient, très visiblement, le rédacteur du récit dans le Liber Pontificalis, qui conclut la relation par la remarque : "Et par tous il fut empereur des Romains." Mais cette première impression perd de sa force par la mention des invocations à plusieurs saints dans lesquelles nous venons de repérer les Laudes. Or celles-ci sont dépourvues de caractère constitutif et le demeureront toujours ; leur sens profond est de reconnaître dans celui qui porte la couronne l'élu de Dieu. On peut se demander dès lors si le 25 décembre on se trouve en présence d'une acclamation constituante ou d'une simple reconnaissance de la qualité impériale qui vient d'être conférée à Charlemagne par l'imposition de la couronne. Les textes ne manquent pas qui font allusion à l'élection du fils de Pépin par le peuple romain et le temps viendra bientôt où la noblesse romaine discernera dans l'acclamtion de la Noël 800 la renaissance de son droit de disposer de l'Empire. Ce jour-là cependant on n'est pas encore arrivé à ce stade. Acclamation proprement dite et Laudes se sont très probablement mêlées en un seul et même concert tumultueux de voix où, comme l'écrit E. H. Kantorowicz, "il serait vain de vouloir distinguer ce qui était constituant de ce qui ne l'était point." Un seul fait demeure sûr, mais il est d'importance. C'est le geste de Léon III qui a déclenché les cris.

On mesure toute l'importance de ce fait en le mettant en parallèle avec l'ordre des rites tel que l'avait fixé la liturgie impériale byzantine. A Constantinople, le couronnement de l'empereur par le patriarche suit l'"élection" effectuée par l'armée, le sénat et le peuple. Dans l'église Saint-Pierre, le couronnement de Charlemagne a eu lieu avant que retentisse l'acclamation. Si Léon III avait couronné Charles après l'acclamation, il aurait agi en tant que mandataire de la population, mieux encore, de l'assemblée d'ecclésiastiques et de laïcs qui avaient porté le roi des Francs à l'Empire. Il eût imité le patriarche qui conférait à l'empereur le signe visible de sa fonction. Mais justement, il devança l'acclamation en couronnant Charles "de ses propres mains", ainsi que fort significativement le fait observer le Liber Pontificalis. Il a agi en tant que chef de l'Eglise romaine ; comme tel, il fut le premier et le plus important des acteurs, les autres se bornant à ratifier son geste, à reconnaître qu'il avait agi - c'est encore le Liber Pontificalis que nous citons - "sur la volonté de Dieu et du bienheureux Pierre, portier du royaume des cieux", et que son acte sanctionnait "la défense et la dilection si grandes que le roi des francs avait témoignées à l'Eglise de Rome et à son vicaire". En d'autres termes, l'inversion des rites, soigneusement préméditée, n'en doutons pas, fait apparaître Charlemagne comme l'empereur couronné par le pape, comme un empereur que Léon III tendait à lier à sa propre personne ainsi qu'au siège de saint Pierre, à la "sainte république des Romains" dont le chef, il faut bien se rappeler ceci, possédait rangs et attributs impériaux. De ce fait, l'acclamation se trouva réduite à un rôle tout à fait secondaire et l'acte si important du 23 décembre s'estompera devant l'initative de Léon III qui avait fait entrer le pape dans le rôle de créateur de l'empereur. Dès sa renaissance, l'Empire en Occident se trouvait ainsi grevé d'une lourde hypothèque dont il ne parvint jamais à se libérer."

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Tout cela est si lent, si lourd, si triste…

Cette agitation comique-troupier sur Céline m'a donnée envie de le relire, non pour protester dans je ne sais quelle posture trouduquesque-je-résiste, mais parce que je me suis souvenue de ces livres et que cela faisait longtemps que je ne les avais pas relus. Je ne me souvenais pas que le début de Mort à Crédit était si beau, dans une tristesse poétique d'épave. Je trouve qu'on ne dit pas assez combien Céline était humain, autant dans ses vacheries que dans ses douceurs. Les hommes, il les trouvait cons, et fascinants de connerie, il en avait pitié aussi. Et la vacherie disparaît pour les "petites âmes", les gosses de pauvres, les vieux qui ne vivent plus que par un souffle, les chats… Il disait n'aimer que les danseuses, sinon. Tous les gens "légers", en somme. Il trouvait les gens lourds et méchants, et souffrants, et alors quand ils souffrent ils sont pire. Lourds, et tristes, et lents, voilà justement comment cela commence :
Nous voici encore …

La réponse est le malheur de la question

Prenons ces deux modes d'expression : "Le ciel est bleu", "Le ciel est-il bleu ? Oui." Il ne faut pas être grand clerc pour reconnaître ce qui les sépare. Le "Oui" ne rétablit nullement la simplicité de l'affirmation plane : le bleu du ciel, dans l'interrogation, a fait place au vide ; le bleu ne s'est pourtant pas dissipé, il s'est au contraire élevé dramatiquement jusqu'à sa possibilité, au-delà de son être et se déployant dans l'intensité de ce nouvel espace, plus bleu, assurément, qu'il n'a jamais été, dans un rapport plus intime avec le ciel, en l'instant – l'instant de la question où tout est en instance. Cependant, à peine le Oui prononcé et alors même qu'il confirme, dans son nouvel éclat, le bleu du ciel rapporté au vide, nous nous apercevons de ce qui a été perdu. Un instant tranformé en pure possibilité, l'état des choses ne fait pas retour à ce qu'il était. Le Oui catégorique ne peut ren…

Les Quarante et le Pôle du monde

"Abdâl (sing. badal) est le nom qui est généralement donné aux saints inconnus, dont la présence est nécessaire pour le maintien de la vie sur la terre. Ils constituent une hiérarchie cachée et permanente, ayant à sa tête "le Pôle" (al-Qutb), et dont chaque membre est immédiatement remplacé à sa mort (cf. M. Chodkiewicz, Le Sceau des Saints, pp. 116-127). Le mot est d'origine traditionnelle, et l'on trouvera dans le Kanz al-'ummâl d'al-Muttaqî (V, pp. 332-334) 20 hadîths le mentionnant, et selon lesquels le nombre des abdâl est de 30 ou 40. Avec Ibn 'Arabî les données concernant les membres de la hiérarchie cachée des saints, leur nombre, leurs fonctions, se préciseront. Chez un auteur comme Abû Tâlib Makkî (mort en 996), l'emploi du mot abdâl reste encore incertain et fluctuant ; il est mentionné en 18 passages différents du Qût al-qulûb, avec des significations diverses : il y a des abdâl des justes (siddîqûn), des prophètes (anbiyâ'), des …