"Mais à quoi ils servent, en finale ?"

Ce qui me gêne dans le concert de louanges qui accueille la mort de la soeur Emmanuelle (le même que pour celle de l'abbé Pierre) et le fait que même les laïcards les plus durs sont prêts à réclamer sa canonisation, est cette confusion que l'on fait entre, même pas la charité, mais "l'humanitaire" et la sainteté (qu'ils le soient ou non n'est pas le sujet). Mais de quoi s'agit-il dans cette déviation de sens ? D'utilitarisme. Nous vivons un monde qui a le culte de l'utilité immédiate et visible à nous-mêmes, pour nous-mêmes. Soeur Emmanuelle, l'abbé Pierre étaient des gens immédiatement et visiblement utiles, (pas seulement pour les pauvres, mais aussi à ceux qui les révèrent, car ils palliaient l'égoisme et l'injustice du monde et calmaient la bonne conscience des uns et des autres tant qu'on pouvait donner à leurs oeuvres : "Ah, il en faudrait plus des gens comme ça !"). Ce qui rejoint une réflexion indignée que j'avais entendu au sujet du Grand Silence et sur ces pauvres moines : "Mais à quoi ils servent, en finale ?"

Réponse : à rien, ou à tout s'ils sont saints. Mais pas forcément à toi. Car il faudrait rappeler que la sainteté est un état et non une action. On peut secourir un pauvre pour de mesquines ou pathétiques raisons. On peut le faire aussi parce qu'on est Vincent de Paul. On peut aussi être un saint et ne rien faire qu'à rester en catalepsie anonyme en haut d'une montagne, et ne servir visiblement à rien, (même si par cette immobilité concentrée on empêche la désagrégation du monde si l'on croit aux Quarante et au Pôle du Monde). On n'est pas saint parce qu'on est cool, dans le vent et oeucuménique, et qu'on vit avec son temps. Un saint ne vit pas avec son temps, n'est pas utile à son temps, il est, comme disait Qommî, "il est son propre temps à lui et l'est intégralement".



Commentaires

  1. Il y a aussi les mystiques qui ouvrent des hôpitaux, façon "magdalen's sisters" et laissent crever les agonisants parce qu'ils "expient" (quoi ? on ne sait pas). "Aujourd'hui, je vais au ciel" lisait-on au fronton de l'hôpital de Mère Teresa, on n'y lisait pas "Aujourd'hui je vais peut-être guérir". Combien sont morts dans ces hôpitaux indiens vétustes et rudimentaires (alors que l'association, riche à millions auraient pu ouvrir des dizaines d'hôpitaux ultra-modernes dont mère Teresa ne voulait pas entendre parler) ? C'est pourquoi je trouve que tu exagères en parlant d'utilitarisme et de bonne conscience. Mère Teresa n'était pas aimée des laïques, en dépit de son action "humanitaire". En Inde, elle était même détestée. On l'appelait "le monstre". On l'aurait sans doute trouver plus sympathique si elle était restée en prière, sur un rocher. J'ai l'intime conviction qu'au contraire de ce que tu penses, les laïques ont bien plus d'estime pour la plus petite des carmélites, que pour un personnage comme Mère Teresa.
    (Quant à la prière, base de la vie religieuse, si l'on ne croit pas en son pouvoir, en sa vertu pour le monde, on a du mal, en effet, à en distinguer l'utilité.)

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  2. Je n'ai pas parlé de Mère Térésa ârce que je ne la mets dans aucun des deux camps : 1/ parce que n'était pas une "gentille" laïque et 2/ ce n'était pas non plus une bonne mystique, même le Vatican hésite à la canoniser vu son peu de foi, alors bon...

    Quant à la prière "base de la vie religieuse" ? Peut-être mais pour maintenir le monde je parlais de sainteté, ce qui est bien autre chose...

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  3. "même le Vatican hésite à la canoniser vu son peu de foi"

    Récemment, c'est la tendance inverse qui s'est organisée. Elle est considérée comme une Sainte parce qu'elle a douté. J'entends même (Évêque de Lyon) utiliser le doute comme preuve irréfutable de sa sainteté "les grands Saints ont beaucoup douté"... Pour en revenir à Soeur Emmanuelle, elle n'a jamais mélangé son engagement humanitaire et son sacerdoce. J'ai lu beaucoup de ses livres dont "Richesse de la pauvreté" et il m'a semblé qu'elle ne faisait pas de Dieu un pétitionnaire (ce qui en effet, serait plus discutable pour l'Abbé Pierre).

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  4. Encore une fois je ne discute pas de la sainteté ou non de Soeur Emmanuelle ou de l'abbé Pierre et cie... Je ne les ai pas pratiqués. Ce à quoi j'objecte c'est la doxa populaire (je ne vise pas ton blog, j'ai lu ça partout, t'as juste pris pour les autres, les pires :D), sentimentale et peu pensante, qui maintenant déporte sur "l'humanitaire" (anciennement charité) ce que le même populo prêtait auparavant susytématiquement aux ascètes qui se mortifiaient. Avant, il fallait être "une âme domptant un corps", aujourd'hui, un corps "utile" à la société. L'un et l'autre comme critères sont discutables à mon avis outrecuidant de murid bien crue... et donc je m'indigne en caneton spirituel braillard.

    Quant à l'évêque de Lyon et son "doute comme preuve irréfutable de sa sainteté " hé ben c'est un petit comique :)

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  5. "hé ben c'est un petit comique :)"

    Et encore, j'te raconte pas tout huhuhuhuhu !

    J'ai bien compris ce que tu voulais dire et je ne suis toujours pas d'accord avec toi. Je ne crois pas que la vox populi mélange humanitaire et charité. Tout simplement parce qu'elle ne sait pas ce qu'est la charité, elle en ignore tout (nous nous rejoignons sur ce point). Ce qu'elle reconnaît chez Soeur Emmanuelle, c'est son engagement, rien d'autre. Il faut dire qu'elle a su habilement détacher son engagement de sa foi. Et même si engagement et foi se rejoignent parfois, elle n'a pas tout construit autour de cette rencontre. Encore une fois, c'est toute sa différence. Mère Teresa laissait crever au nom de Dieu et l'Abbé Pierre n'avait rien d'un curé. Entre une fausse mystique et un vrai laïque, il y avait la plus laïque des soeurs.

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  6. "Entre une fausse mystique et un vrai laïque, il y avait la plus laïque des soeurs." D'accord, d'accord, si ça se trouve c'était une des Quarante et du coup, une place s'est libérée, avis aux amateurs :)

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