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Le Grand Silence

Cela fait deux fois que je le vois, et suis toujours aussi consternée. Curieux, malgré son sujet si séduisant, comme le film respire l'absence de foi. Il n'y a aucune lumière, aucune ferveur sur ces visages. Juste des faces douloureuses, ravagées par la solitude et les privations, vouées à se regarder vieillir entre elles. Des âmes appliquées à se racornir, dans un lieu magnifique, entre la neige des sommets et la cime verte des arbres d'été. Et tout leur monde se recroqueville autour d'un poêle qui chauffe mal de gamelle servie et de froc à retailler. Le seul contact aimant, les seules caresses humaines doivent être quand on leur rase le crâne ou bien ce vieillard que l'on pommade. Mais il ne semble guère bénéfique de se priver d'amour à ce point. Terrible exemple de ce qu'est la piété quand elle se cantonne à l'exotérique, tout dans la forme et rien que par la forme. Même en prières, ils ne dégagent rien, ne rayonnent pas. Bien sûr, il est toujours hasardeux d'affirmer. Mais quand l'aveugle parle de "sa foi", du bien-être de la mort, etc., tous ces mots qui sont justes, qui devraient résonner à pleine puissance, tout cela hurle dans chaque atome de chaque fibre de celui qui parle (et donc dans mon crâne par ricochet) PIPEAU... PIPEAU... PIPEAU... Car il n'y croit pas. Il veut y croire, c'est tout, et récite une leçon bien apprise, peut-être véridique, mais dont lui n'est pas persuadé : Cette façon de ponctuer chaque fin de phrase par "n'est-ce pas ?" Pourquoi quêter à ce point l'approbation dans les yeux de celui qui l'écoute ? Oui, ce sont des ascètes appliqués et sérieux, des zahids dit-on en islam; discutant sérieusement de savoir s'il faut se laver les mains avant ou après un moment ou un autre des rites. Et c'est cela, la foi ? Tsss... Je me demande si la claustration en groupe n'est pas désastreuse, en cela qu'elle empêche le grand saut : la folie des ermites broyés ou délivrés par la solitude absolue, ou bien dans l'errance du derviche. Là, oui, on s'envole ou l'on sombre. Il y a bien encore un peu de lumière dans le regard doux et candide d'un des novices, et le seul regard qui ouvre vraiment sur l'absolu, c'est celui du vieillard mourant, mais cela, au moment de passer de l'autre côté, ça arrive à tout le monde.

Cela fait deux fois que je le regarde et j'éprouve à chaque ce même malaise consterné, irrité, celui que l'on ressent devant les égarés volontaires, les âmes bridées et à oeillères. Mon dieu, même si je n'ai pas la foi, je sais moi, que ce n'est pas cela. Ils sont plus enfermés dans la forme que des débauchés.

Forcément, je repense à cette version gnostique de saint Matthieu. Qui se nourrit, nourrit son âme, qui s'abreuve, abreuve son âme...

"Le Seigneur rassemblera les justes et les pervers dans un même endroit. Alors il dira aux justes : comme vous avez bien agi et comme vous vous êtes bien comportés à mon égard ! J'étais affamé et vous m'avez nourri ; j'étais altéré et vous m'avez abreuvé ; j'étais nu et vous m'avez vêtu ; j'étais prisonnier et vous m'avez délivré. Alors ils répondront en disant : Seigneur ! quand donc as-tu été affamé, altéré, nu, prisonnier, que nous t'ayons nourri, abreuvé, vêtu, délivré ?""Alors Dieu leur dira : vous dites vrai, mais tout ce que vous avez fait pour vous-mêmes [pour vos propres âmes], c'est pour moi que vous l'avez fait.
Ensuite il dira aux pervers : comme vous avez mal agi envers moi ! J'étais affamé, vous ne m'avez pas nourri, etc. Ils diront : Seigneur ! quand donc étais-tu comme cela ? Il leur dira : vous dites vrai, mais tout ce que vous avez omis de faire pour vous-mêmes [pour vos propres âmes], c'est comme si vous aviez omis de le faire pour moi-même."

C'est peut-être cela qui est effrayant et m'indigne, finalement : une vie passée à assoiffer, affamer et dessécher en soi l'Âme du monde...

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