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Khidr et Bulûqiyyâ

Khidr et Alexandre
BNF Suppl.turc. 242 fol-75v B

Toujours cette collusion des Quarante et de Khidr, quand on mentionne les uns, l'autre n'est jamais loin. L'autre détail profond et subtil du récit est la curieuse réponse de Khidr aux supplications de Bulûqiyyâ (mais Khidr est une énigme ambulante) : au lieu même de dire : "Bon, mouche ton nez, arrête de pleurnicher (les gens passent leur temps à s'évanouir ou à pleurer dans les Mille et une Nuits) je vais demander à Dieu s'il veut bien que je t'aide", sa réponse : "Prie Dieu de me permettre de te ramener au Caire avant que tu ne perdes la vie" est a priori pédagogique, du genre "c'est à toi, croyant, de te fatiguer à supplier Dieu et non à moi" ou bien "au lieu de te fatiguer à ME supplier, demande au patron" ; mais la réponse ultime : "Dieu a accepté ta prière et m'a inspiré de te reconduire chez toi" nous en dit davantage, surtout le "m'a inspiré". Khidr, au plus haut degré de la "solitude divine" n'a, pas plus que Nadjm ed Dîn Kubra, pas plus que Maître Eckhart, de volonté propre. Il est tout "instrument de Dieu", et même plus : rien en moi sinon Lui. Il n'a même plus assez de "je" pour que Dieu lui ordonne quoi que ce soit qu'il doive exécuter. Comme il n'est plus que souffle, Dieu ne peut que l'inspirer, c'est-à-dire souffler dessus comme un navire sans gouvernail ni capitaine, juste des voiles au vent.

On raconte encore, Sire, ô roi bienheureux, que Bulûqiyyâ aborda une île semblable au paradis. Il en parcourut les différentes parties parmi lesquelles un oiseau dont le corps était de perles et d'émeraudes, et les plumes de métal précieux. Cet oiseau rendait grâces au Seigneur Tout-Puissant et priait pour Muhammad, que sur lui soient les prières et le salut de Dieu.
Lorsque Bulûqiyyâ aperçut cet oiseau de très grande taille, il lui demanda qui il était et ce qu'il faisait là ?
– Je suis un oiseau du paradis. Sache que Dieu Tout-Puissant, lorsqu'Il chassa Adam, lui laissa quatre feuilles pour cacher sa nudité. Ces quatre feuilles tombèrent sur la terre. L'une fut dévorée par les vers et ainsi fut donnée la soie; la deuxième fut croquée par la civette, ainsi fut donné le musc; la troisième fut mangée par les abeilles et ainsi fut donné le miel; la quatrième tomba en Inde et ainsi fut donné le poivre. Quant à moi, j'ai parcouru toute la terre jusqu'à ce que Dieu me fasse la faveur de ce lieu. J'y demeure et chaque vendredi s'y rassemble les saints amis de Dieu et les hommes les plus vénérés de chacun des peuples du monde. Ils y viennent, mangent de ces mets offerts par Dieu le Très-Haut dont ils sont les hôtes. Ensuite la nappe servie s'élève pour s'en retourner au paradis. Il n'y manque rien, comme si on n'avait pas touché aux plats, et rien n'y est changé.

Bulûqiyyâ se restaura et fit ses louanges au Seigneur. À ce moment-là, al-Khidr – que le salut soit sur lui – apparut. Bulûqiyyâ se leva, salua et voulut se retirer mais l'oiseau lui dit :

– Reste donc assis et partage la compagnie d'al-Khidr.

Ce dernier demanda au jeune homme qui il était et ce qu'il faisait là. Bulûqiyyâ fit le récit de toutes ses aventures sans rien omettre et expliqua comment il était arrivé en ces lieux. Puis il voulut savoir à quelle distance se trouvait Le Caire.

_ À quatre-vingt-quinze ans de marche. Stupéfait, Bulûqiyyâ se mit à pleurer, se précipita sur Khidr dont il baisa les mains et le supplia au nom de Dieu de le sauver de la solitude où il se trouvait.

– Je suis près de périr, ajouta-t-il, et ne sais plus comment faire.

– Prie Dieu de me permettre de te ramener au Caire avant que tu ne perdes la vie.

Le jeune homme pleura, supplia Dieu le Très-Haut qui voulut bien accepter sa prière et suggéra à al-Khidr – que le salut soit sur lui – de le ramener chez lui.

– Reprends courage. Dieu a accepté ta prière et m'a inspiré de te reconduire chez toi. Accroche-toi à moi, agrippe-toi bien de tes mains et ferme les yeux.

Bulûqiyyâ fit comme il lui était demandé et ferma les yeux. Al-Khidr fit un pas et pria le jeune homme d'ouvrir les yeux : Bulûqiyyâ se trouvait devant la porte de sa maison. Il se retourna pour faire ses adieux à son bienfaiteur, mais il n'y avait plus personne derrière lui.
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Les mille et une nuits; II, trad. André Miquel, Jamel Eddin Bencheikh.

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