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Les bonnes manières des fityan


Al-Hâritî, soucieux quand il festoyait de ne pas inviter des pourceaux, s'en était remis à Abû-l-Fâtik, "juge de fityân", c''et-à-dire de brigands pour qu'il lui dresse la liste de tous les invités offensant les bonnes manières et la noble conduite qu'un bon truand, d'âme élevée et d'éducation soignée, ne se serait jamais permis d'enfreindre dans ses banquets de confrérie (car le brigand bien élevé a la parole fleurie, le geste noble et le poignard chatouilleux) :

Nashshâl : celui qui se sert directement dans la marmite, avant que le repas soit cuit, que la marmite soit retirée du feu et que tous les convives se soient rassemblés.
Nashshâf : celui qui prend le bord d'un pain, l'ouvre et le trempe dans la marmite pour l'imbiber de graisse, au détriment de ses compagnons.

Mirsâl : il y en a deux sortes ; 1° celui qui, en introduisant dans sa bouche une boulette de harîsa, de panade, de pâte de dattes ou de riz, l'envoie d'un seul coup au fond de sa gorge ; 2° celui qui, marchant dans un fourré de jeunes palmiers ou d'autres arbres, saisit le bout des palmes ou des branches pour se frayer un passage ; immanquablement, ces branches vont frapper le visage du compagnon qui suit, sans que le premier se soucie ni se doute le moins du monde du mal qu'il peut causer.

Lakkâm : celui qui n'attend pas d'avoir mâché et avalé une bouchée pour en mettre une autre dans sa bouche.
Massâs : celui qui suce l'intérieur des os longs après en avoir fait sortir la moelle, sans se soucier de ses compagnons.

Naffâd : celui qui, s'étant lavé les mains dans la cuvette, les retire mouillées et asperge ses amis.
Dallâk : celui qui, au lieu de se laver les mains avec de la saponaire, les essuie à la nappe.

Muqawwir : celui qui découpe les pains en rond, garde pour lui le centre et laisse les bords à ses compagnons. (celle-là je l'adore; surtout que ça marche très bien aussi avec un camembert).

Mugharbil : celui qui tourne la salière comme un tamis, pour prendre toutes les épices sans se soucier de priver ses compagnons et de les laisser sans épices pour ajouter au sel.

Muhalqim : celui qui parle la bouche pleine. Nous lui disons : "C'est laid ! Attends, pour parler de pouvoir le faire."

Musawwidj : celui qui prend de grosses boulettes, manque à chaque instant de s'étouffer et se voit obligé de boire pour les faire passer.
Mulaghghim : celui qui prend le bord du pain ou aplatit les dattes avec son pouce pour pouvoir puiser davantage de beurre frais ou fondu, de colostrum, de lait ou d'oeuf à la coque.

Mukhaddir : celui qui frotte sa main pleine de graisse avec de la saponaire dont il se sert ensuite, lorsqu'elle est verte ou noire de crasse, pour frotter ses lèvres.

En plus des portraits peu ragoûtants dressés par le juge des Truands, al-Khâritî en ajoute d'autres de son cru :

Le lattâ est connu : c'est celui qui lèche son doigt et le trempe ensuite dans le plat commun contenant de la sauce, du lait, du sawîq (soupe de farine), etc.

Le qattâ est celui qui mord dans une boulette, en coupe la moitié et trempe l'autre dans la sauce.

Le nahhâsh est, on le sait, celui qui déchire la viande comme une bête féroce.

Le maddâd est celui qui prend dans ses dents un nerf insuffisamment cuit et le tend entre la bouche et la main ; parfois, lorsqu'il le tire brusquement, le nerf se rompt et va asperger le vêtement du voisin. Le maddâd est encore celui qui, mangeant avec des convives des dattes fraîches ou sèches, de la harîsa ou du riz, termine sa part et tire à lui celle des autres.

Le daffâ est celui qui, s'il y a dans le plat un os tenant à la viande qui l'entoure, l'écarte avec son morceau de pain pour qu'il ne reste que la viande ; pendant toute cette opération, il feint d'imbiber son pain de sauce, sans viser aucunement la viande.

Le mukhawwil est celui qui, s'apercevant du nombre excessif de noyaux qu'il détient, s'arrange pour les mêler à ceux de son voisin.
Le livre des avares, Jâhiz, trad. Charles Pellat.

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