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Conscience


"Car on ne ment jamais sans le vouloir. De là la gravité du premier mensonge chez un enfant. Le jour de ce premier mensonge est un jour vraiment solennel où nous découvrons chez l'innocent la profondeur inquiète de la conscience. C'est donc que l'innocent en savait long : qu'il était bien dégourdi pour un innocent... Où a-t-il pris toute cette expérience ? et depuis quand se permet-on d'avoir des secrets, de nous cacher quelque chose ? "Ecoutez", s'écrie Golaud, "je suis moins loin des grands secrets de l'autre monde que du plus petit secret de ces yeux !" Et nous nous indignons presque, comme si nous étions personnellement frustrés dans nos droits, comme si tout ce pur avait promis de nous garder sa pureté. Comment ces yeux candides savaient-ils tant de choses ? qui les leur a apprises ? Mais non, personne ne leur a jamais rien appris : c'est la conscience qui s'est déniaisée toute seule, en découvrant un beau matin son admirable pouvoir de dissimulation et de ruse. La prise de conscience arrive ainsi brusquement. On trouverait peut-être, à y regarder de près, que le thème immémorial de la perfidie féminine traduit à sa manière cette déception de l'homme réfléchi, "conscius sibi, secum existens", qui n'a pas trouvé en sa compagne l'indivision de la naïveté originelle. Car pourquoi l'ingénue à son tour n'aurait-elle pas le droit de devenir impure et consciente ? La pudeur ne reconstitue-t-elle pas chez les femmes cette dimension du mystère et de la profondeur qui pour les hommes résulte plutôt de la stratégie ? Le premier mensonge est donc bien la première ride sur le front lisse de l'innocence, la première complication annonciatrice de duplicité, la première ombre qui vient à ternir ce lin immaculé de notre candeur. Que le mensonge soit bénin ou grave ne change rien à son importance, car la grande affaire n'est pas le volume du mensonge, mais l'intention même de mentir, et c'est cette intention qui en un éclair signifie notre virginité perdue : la moindre tromperie nous a découvert nos ressources infinies en vue du jeu ou du dol. Tel est le suprême détachement de l'esprit. C'est l'existence en soi, unie, nesciente, qui se plie sur elle-même afin d'être pour soi."

Vladimir Jankélévitch, Philosophie morale, Du Mensonge, 1, "La Conscience menteuse".

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