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L'acte d'être de l'âne

Jean-Antoine Watteau
1718-20
huile sur toile
musée du Louvre,
Paris

Rien ici, en face de ce qui est littéralement la condition de l'existence, n'est plus parlant que ce qui se présente lorsque deux individuations formées se rencontrent et lorsqu'au lieu de s'éviter en se fuyant elles s'accordent un moment de suspens au sein duquel elles se regardent. Je fais allusion ici bien sûr à l'expérience toujours singulière du regard échangé. Expérience dont j'ai souvent parlé parce qu'elle est, je crois, à l'origine même de mon sentiment et de mon tourment quant à la question animale, et dont le premier effet est de nous mettre sous les yeux à travers un regard qui n'est pas comme le nôtre, qui n'est pas "humain" et ne le sera jamais, l'existence d'un autre regard et à travers lui l'existence de l'altérité comme telle. 
Le partage qui a lieu alors, lorsqu'il arrive que nous prenions le temps de le laisser agir, comme certains peintres nous ont indiqué qu'il était possible de le faire – et je pense cette fois à l'insistance si précisément rendue de l'œil de l'âne qui nous regarde depuis l'arrière, au niveau du pantalon blanc du "Gilles" de Watteau – lorsque donc nous tentons de saisir ce que les yeux de l'animal qui nous regarde et que nous regardons nous disent de ce qui en lui s'apparente à ce que nous appelons, nous, de notre côté, la pensée – ce partage est toujours celui de l'altérité comme telle, celui d'un "de part et d'autre" qui, parce qu'il est justement sans rémission, entrouvre l'accès, non à l'autre et à son secret, mais à sa pleine reconnaissance. Même les animaux familiers, le chat de la maison, un chiot, se rappellent parfois à nous sous l'angle de cette altérité, en se décrochant de la couche de sentiments protecteurs qui les enserre. Mais quel que soit l'animal, ce qui compte, et qui est si impressionnant et même dans certains cas inoubliable, c'est la plénitude avec laquelle, hors de tout décret, l'existence se condense dans la singularité de celui qui la porte et la déporte dans son sens : le fond commun c'est aussi ce qui fait en nous – et en eux – l'expérience de ces façons si extraordinairement diverses de porter l'existence et de s'y tenir.
Jean-Christophe Bailly, Le parti pris des animaux 

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