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Le visible est le caché



Gilles Aillaud

Vivre en effet, c'est pour chaque animal traverser le visible en s'y cachant : des animaux, la plupart du temps, on ne voit qu'un sillage et l'espace de nos rencontres avec eux, lorsqu'ils sont sauvages, est toujours celui de la surprise et de la déception. Ils surgissent, ils sont dans l'ordre du surgi, mais rarement pour qu'à partir de là un déploiement soit rendu possible et s'enclenche. L'affect de la rencontre avec eux reste lié aux régimes de l'irruption, de suspens bref et de la fuite. Au caché, d'où ils viennent, ils retournent, et souvent le plus vite possible, avec une incroyable et élégante dextérité. Avant même que la chasse ne s'informe des modes infiniment variés et des vitesses de cette dissimulation, il semble que la véridicité du monde animal ait eu à s'établir, pour elle-même, sur ce fond glissant de fuites et de refuges : les territoires, qu'on peut définir comme des surfaces arpentées et, donc, comme des surfaces où chaque animal s'expose, peuvent en même temps être considérés comme des réseaux de cachettes et comme l'espace même de la dissimulation. Un territoire, c'est une aire où se poser, où chasser , où errer, où guetter – mais c'est aussi et peut-être premièrement une aire où l'on sait et où comment se cacher. C'est ce qui est si intensément et si scrupuleusement décrit dans Le terrier de Kafka. 
Ne plus avoir la possibilité de se cacher, être soumis sans rémission à un régime de visibilité intégrale, c'est à cela que le zoo condamne les animaux qui y sont enfermés. La cage est le contraire absolu du territoire non seulement parce qu'elle ne comporte aucune possibilité de fuite et d'évasion, mais d'abord parce qu'elle interdit le libre passage de la visibilité à l'invisibilité, qui est comme la respiration même du vivant.

Cette exposition des animaux, c'est ce que Gilles Aillaud, pendant des années, a peint sans relâche. Il ne dénonçait pas un enfermement, il observait comment, du sein de cet exil dans la visibilité (jamais dans l'exhibition – le zoo n'est tout de même pas un cirque), les animaux parvenaient malgré tout à se retirer pour donner consistance à leur singularité, dans une sorte d'innocence désespérée.  
Le parti pris des animaux, Jean-Christophe Bailly.

De tous nos animaux domestiqués, lequel a gardé cette liberté de se cacher et de réapparaître, sinon le chat ? Les autres sont soit tenus d'être toujours visibles, soit toujours visibles ou tenus de se montrer à volonté  – bêtes de somme, chiens à qui l'on enseigne d'accourir à tout appel – ou soit en cage (oiseaux, hamsters, poissons). Seul le chat garde cette liberté et cette volupté qu'il a de se dissimuler et de se rendre à nouveau visible quand ça lui chante.

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