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C'est moi, la Vérité



Michel Henry, dont je découvre l'œuvre, m'a captivée instantanément. Enfin une pensée chrétienne de valeur, libre, inventive ! C'est la première fois, depuis Maître Eckhart, qu'un philosophe me fait dire : "Ah oui, c'est bien d'être chrétien, aussi bien que d'être musulman ! (c'est-à-dire néo-platonicien d'Iran, en gros…).

Sa théorie de l'Archi-Fils contenant tous les Fils (humains), comme les cellules de ce corps de Vie, est intéressante. Son 'nous sommes tous des christ, des fils de Dieu, une fois que nous nous sommes souvenus de notre filiation divine', rejoint bien ce que je me dis depuis plusieurs mois, entre l'homme co-créateur d'Iqbal et même ces cantates de Bach où 'Christ/christ' veut dire tout aussi bien messie que chrétiens, c'est-à-dire tous oints du Seigneur.

Michel Henry a peut-être répondu à des questions que je pensais insolubles ou difficiles à résoudre : comment 'se forcer' à aimer la vie, soi-même, les autres, quand on n'aime pas ? Or, ne pas aimer la vie mais la Vie, ne pas s'aimer, soi, mais l'Enfant de Dieu en soi, ne pas aimer ces cornichons de prochains mais le Fils en eux, d'accord. Je n'aime pas la vie phénoménale, parce qu'elle n'existe pas et comment aimer l'inexistant ? C'est le Royaume, que j'aime, et ceux qui sont de ce Royaume.

Sur la Loi qui s'oppose à la Vérité-Christ, toujours (ou vice-versa) : De même que, dès que l'on met du sacré dans ce monde, lieu, objet, institution, on devient idolâtre, se peut-il qu'à chaque fois que l'on plie ses actes à un 'règlement', un interdit immuable, dicté, la loi en somme, on trahisse le christianisme qui n'est que Vérité vivante et donc multiforme, changeante, toujours renouvelée, 'jamais la même ni tout à fait une autre' ?

Un passage sur l'être soi qui est forcément 'se souffrir', lié fatalement à la joie me remet en mémoire repense à Maître Eckhart et son 'Dieu souffre 1000 fois dès que tu souffres', ce qui irait donc plus loin que partager l'amour et la jouissance de soi : la souffrance qui est en nous, vient de la même source.

"Si grande que soit la souffrance, du moment qu'elle vient par Dieu, Dieu en souffre en premier lieu. Oui, par la vérité que Dieu est, jamais une souffrance, un désagrément ou une contrariété, qui nous tombe dessus, n'est si petite, que, dans la mesure où on la remet à Dieu, elle ne le touche infiniment plus que nous et lui est plus contraire qu'à nous." Maître Eckhart, Conseils spirituels. 


Moins convaincant sur la fin, quand il s'agit d'affirmer que Jésus est le Christ, et si Christ il y a. Il faut bien un Premier Vivant ? Bah oui, admettons, mais pourquoi lui, justement ? Des Maîtres divinisés, ça court toutes les ruelles du monde… Alors simplement dire 'parce que ne pas croire en Lui c'est être mort, c'est rester des non-Fils,' soit 'acquiescez ou restez morts', c'est un peu menaçant, comme argument, mais pas vraiment convaincant.

Il y a surtout, du moins dans cet essai, une transformation curieuse de la Trinité en dualité : Père/Fils et rien d'autre, l'Esprit escamoté. Je me demande pourtant si ce 'troisième larron' n'est pas un espace de respiration, de soulagement, un souffle qui nous permette d'être autres que de simples reproductions de l'Archi-Fils, coincés ainsi entre Vie et incarnation. N'a-t-il pas annoncé, après Lui, la venue de l'Esprit ?

C'est moi la Vérité. Pour une philosophie du christianisme

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