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"Pas toi, pas ça"

– Tu te débarrasserais de tous, innocents ou coupables ? Il y a peut-être cinquante innocents dans cette ville, et tu te débarrasserais de tout le monde, sans pardonner à cette ville pour les cinquante innocents qu'elle abrite ?
Pas toi, pas ça : faire mourir l'innocent avec le coupable.
Confondre l'innocent et le coupable : pas toi, pas ça.
Le juge du monde entier ne serait pas équitable ?
Yhwh dit :
– Si je trouve cinquante innocents dans Sodome, je pardonnerai pour eux à toute la ville.
Abraham répond :
– Tu vois, malgré tout, j'ose insister, te parler.
Moi poussière et cendre.
Sur les cinquante innocents, il en manquera peut-être cinq. Et pour cinq tu détruirais toute la ville ?
Réponse :
– Je ne la détruirais pas si j'en trouve quarante-cinq.
Il poursuit.
– Il n'y en aura peut-être que quarante ?
Réponse :
– Je ne ferai rien s'il y en a quarante.
– Allons, ne te fâche pas, dit-il, si j'ose encore insister : on n'en trouvera peut-être que trente.
Réponse :
– Je ne ferai rien si j'en trouve trente.
– J'ose encore insister, te parler. On n'en trouvera peut-être que vingt !
Réponse :
– Je ne détruirai pas la ville pour les vingt.
– Allons, ne te fâche pas ! Une dernière fois j'insiste auprès de toi. On n'en trouvera peut-être pas plus de dix !
Réponse :
– Je ne détruirai rien pour les dix.

C'est une des plus jolies paroles de la Genèse je trouve, quand Abraham dit deux fois " "pas toi, pas ça". C'est de la confiance, l'homme dit au Créateur, allons, tu me fais marcher, de toi je ne peux le croire, tu vaux mieux que ça, j'ai confiance.

Et après ce désopilant marchandage comme autour de la vente d'un tapis. Abraham est des deux le plus prolixe, il insiste, argumente et surtout, à chaque fois, prévient la colère de Ywhw, "moi, poussière et cendre", "allons, ne te fâche pas", "j'ose"; comme si, en face de lui, il avait un taureau agacé qui commençait à souffler des naseaux, gratter du sabot, baisser la tête, et qu'il faut à fois calmer avant de tirer un peu plus sur la corde.

Pourtant, au fil du dialogue, Ywh est de plus en plus laconique : Il n'y a nul signe de colère dans ses paroles. Peut-être qu'Abraham le voit froncer des sourcils, mais dans le texte ça n'apparaît pas. Abraham varie ses demandes, il trouve à chaque fois de nouvelles tournures pour envelopper la même requête : baisse tes prix. Ywh répond presque mécaniquement, automatiquement : il cède toujours, sans se faire prier du tout, comme s'il n'attend que ça : rien pour les trente ; tu dis vingt ? je ne ferai rien aux vingt, etc. Toutes ses réponses semblent crier : demande et tu auras, mais demande encore ! 

Mais après avoir atteint le nombre de dix, Abraham se tait. En tout cas, le dialogue semble cesser, abruptement. Pas même un "merci, je le savais que tu étais juste", etc., de la part d'Abraham, ce qui indiquerait qu'il a eu ce qu'il voulait, ni plus ni moins ; rien ne laisse voir non plus que l'on arrête les négociations à dix parce que cette fois, ça va bien, Ywh va se fâcher et tonner devant tant d'impudence, comme il sait si bien le faire (voir Job). On dit juste :

Ywh est parti après avoir fini de parler avec Abraham.
Abraham retourne chez lui.

Rien ne dit qu'Abraham n'aurait pu encore descendre : à cinq, par exemple. Quand on en rabat de cinquante à dix, qu'est-ce que cinq de plus ? Et une fois descendu à cinq, on en arrive au chiffre véritable qui est en jeu, qui est celui d'un seul innocent, ce qui était le sens de ses premiers propos : 
Pas toi, pas ça : faire mourir l'innocent avec le coupable
Confondre l'innocent et le coupable : pas toi, pas ça. 


G. B. Tiepolo
Museo del Prado, Madrid


Or cet innocent, il existe, c'est Lot. Il n'a certes pas péri avec le coupable puisque sauvé in extremis. Mais si Abraham avait poussé jusqu'au chiffre un, Ywh, comme convenu, n'aurait pas détruit la ville (en général, quand on est l'Éternel, on tient ses promesses). Un seul, c'est tout. Trouve-moi un innocent dans Sodome et je sauve la ville. Qui sait si ce n'est pas ce qui était vraiment attendu ? Peut-être que c'est ca la morale du jour : quitte à avoir obtenu la main, autant demander le bras, et puis l'épaule et le cou et tout jusqu'à la tête. 



La Bible - Nouvelle traduction Genèse
, 18, trad. F. Boyer, J. L'Hour. 

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