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Le tailleur de la grand-rue

photo Roberto Quartarone

Giuseppe Bonaviri a écrit ce livre entre juillet 1950 et avril 1951 loin de la Sicile (dans le Piémont, à ce qu'il me semble) alors qu'il faisait son service militaire comme officier médecin. Vittorini le publia en 1954 dans la collection des Gettoni qu'il dirigeait chez Einaudi, le présentant par cette note : "Il y a une grâce XVIII° siècle dans cette histoire d'un tailleur et de sa famille qui nous vient d'un village des monts Erei en Sicile orientale de l'intérieur, province de Catalane. Quelque chose d'un XVIII° siècle populaire, bien entendu, et précisément d'un type entre le primitif et l'arcadien, à savoir ingénu et de coloration brute mais également mignarde, forme sous laquelle se présentent les statues de bois ou de céramique de bien des saints dans les églises de Sicile. La valeur poétique du roman réside cependant en quelque chose de plus profond : dans le sens délicatement cosmique avec lequel l'auteur représente le petit monde local dont il nous entretient, trouvant jusque dans les herbes et les animaux, les pierres, la poussière, la clarté de la lune ou du soleil un mouvement ou un cri de participation aux pauvres vicissitudes du tailleur et des siens."
La "grâce XVIII° siècle" et le "sens cosmique" - qui font penser, outre aux représentations populaires, à certaines gravures ornant, au XVIII° siècle, les éditions de la Pluralité des Mondes de Fontenelle (panoplies planétaires, rideaux constellés d'étoiles) - marquent les livres de Bonaviri composées plus tard ; mais avec quelque chose en plus qui était déjà dans ce premier ouvrage, mais prend tout son relief dans le contexte des suivants. Ce "quelque chose en plus" consiste principalement et pour le dire de la manière la plus simple, dans la première personne du livre, celui qui raconte à la première personne : je veux dire le père, le tailleur de la grand-rue de Mineo.

Il y a quelques années, Bonaviri publiait à peu d'exemplaires, dont il fit cadeau aux amis, les poésies de son père, Emmanuele Bonaviri, tailleur par obligation, pour gagner sa vie, poète par élection naturelle. Et ici il faut dire que Mineo a été et est peut-être encore un lieu peuplé de poètes improvisateurs. De ces versificateurs qui sur n'importe quel thème sont capables d'improviser inépuisablement des tercets ou des octaves (mais davantage de ces dernières). Un pays donc de poètes-paysans et pour mieux dire de rimeurs-paysans. Rimeurs dont Luigi Capuana nous a donné un petit échantillon à la fin du siècle.

Bonaviri lui aussi, le tailleur Bonaviri (mais un tailleur encore lié à la condition paysanne) avait le don de la rime ; mais en plus, par rapport aux versificateurs locaux, une veine lyrique de mélancolie, d'appréhension. Faire des vers n'était point pour lui un passe-temps, une épreuve d'habileté, un enchaînement de paroles : c'était la volonté de s'exprimer soi-même. Et peut-être y serait-il arrivé s'il avait écrit en dialecte sicilien, mais il voulait écrire en italien et l'italien, comme la terre, comme la justice, il était difficile de se l'approprier.

D'abord lycéen puis étudiant en médecine, le fils a réalisé la vocation du père. Et selon l'usage des paysans qui à l'aube, en se mettant au travail, au premier coup de pioche, disaient "au nom du père" en se touchant le front (et ils n'allaient pas au-delà de ces mots, de ce signe, abrégeant ainsi l'acte du signe de croix) Giuseppe Bonaviri a écrit "au nom du père"son premier livre. Il l'a écrit comme si son père l'avait écrit, se réservant le rôle du fils Peppi (Giuseppe, Joseph) dans la troisième partie de l'ouvrage : c'est-à-dire l'enfant de onze ans qui raconte pourquoi le père écrit, pour donner à son père le moyen d'écrire, pour satisfaire son père dans la passion qu'il a d'écrire. C'est comme si le fils avait emprunté l'existence du père et lui avait apporté, par l'accession à l'état d'écrivain, l'accomplissement auquel le père aspirait : ce qui provoque une sorte de dédoublement - le fils qui est à la fois lui-même et son père, qui voit tout à travers son père. Une situation de névrosé, mais résolue sur la page blanche, dans le récit, jusqu'à atteindre à cette "grâce XVIII° siècle" dont parlait Vittorini. Et cette situation sert aussi - et même surtout - à expliquer les autres livres de Bonaviri : comment la mort du père devient tout court la pensée de la mort, la fable biologique et métaphysique de la mort. Et dans cette élévation de la mort, devenant pensée dominante, pensée absolue, entre aussi son accession à l'état de médecin - dans le sens de réaction à son état de médecin. Nouveau dédoublement peut-être : contre la médicalisation de l'idée de la vie. Bonaviri revient à l'antique idée de la mort, classique en même temps que chrétienne. Cette idée que nous déchiffrons sur les épitaphes proto-chrétiennes du musée de Syracuse.
Préface de Leonardo Sciascia au Tailleur de la grand-rue, Giuseppe Bonaviri.

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