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Le vivant voyage sur cette terre vivante


"Il est à Sadrâ indispensable de donner une validité métaphysique aux prophéties qui annoncent la fin du monde et le bouleversement de toute réalité stable. Le devenir et la ruine des choses créées est pour lui vérité révélée. Mais aussi bien leur transmutation et leur salut en une rétribution future qui ne récompense pas seulement les hommes fidèles, qui offre à tout existant, du plus simple des Eléments jusqu'à l'Intelligence, une proximité avec le divin qui consacrera sa surexistence en l'autre monde. La philosophie du mouvement prépare la doctrine de la résurrection corporelle et du salut spirituel. A l'inverse, aucune théorie du salut ne pourrait se satisfaire d'une conception faible du mouvement, qui n'accorderait pas au mouvement toute sa puissance, en le situant au coeur des substances elles-mêmes. Ainsi, la pensée du devenir est-elle nécessaire à l'exégèse du Coran, aux promesses prophétiques. Une pensée de l'intensification et de la croissance exige que l'être soit intrinsèquement pensé dans la guise du devenir."

"Le monde n'est pas éternel (qadîm). Le mouvement, et le temps avec lui, sont d'abord intuitionnés dans cette antériorité du néant par rapport à l'être et cette postériorité du néant succédant à l'existence, qui sont la traduction en chaque réalité instaurée de sa potentialité, de sa pauvreté ontologique. Si les cieux, malgré leur ronde imperturbable, sont aussi périssables que le moindre végétal composé de manière et de forme, c'est qu'ils portent en eux, comme lui, cette précarité, cette instabilité."

"Le mouvement essentiel est au coeur de la métaphysique eschatologique de Mollâ Sadrâ, parce qu'il conduit du sensible à l'intelligible, qu'il unit les trois grands régimes de l'être, la nature, l'âme, l'intelligence. Il convertit le temporel en éternel, reconduit du multiple à l'unité, il est l'histoire de l'acte d'être, orientée vers le maximum d'unité. Loin de traduire une faiblesse, il est la rédemption de toute finitude. Le monde est évanescent, parce qu'il s'involue dans l'autre monde et dans la stabilité ultime des noms divins. Le mouvement naturel est la quête inachevée de la perfection."

"L'éduction à l'être (hodûth) est identique à l'évanouissement : telle est la thèse fondamentale. Elle exprime une intuition du mouvement, une saisie de ce qu'il est en sa réalité : l'identité de l'être et du non-être. Non pas leur distinction, mais leur communauté foncière en toute réalité dotée d'une certaine potentialité. Chaque "partie" d'un mouvement entraîne le néant d'une autre partie, "mieux" ! Elle est le néant de cette autre partie." Le mouvement, c'est, indissolublement, la disparition, chose après chose, et l'éduction à l'être, chose après chose. Dans le devenir, être et non-être sont des termes réciproques, l'un passe sans cesse dans l'autre. Il existe un premier moteur immobile, mais tout ce qui est causé par son activité est, dans sa substance même, en devenir. Son acte d'exister se déploie dans le battement de l'anéantissement et de la manifestation."

"Sadrâ vit dans cette conviction qu'un homme n'est jamais homme une fois pour toutes, qu'il ne reçoit pas l'humanité comme uen forme naturelle qu'il aurait à actualiser naturellement, par une simple croissance de ses forces. Il adopte largement la doctrine aristotélicienne des vertus, mais il l'inscrit dans le motif eschatologien de l'islam shî'ite : on devient homme parfait, où l'on tend vers l'homme parfait (le Prophète, l'Imâm), par imitation de ses perfections morales et de ses vertus intelligibles. Quand un homme vit de la vie de l'intelligence, pratique et théorique, il devient autre que ce qu'il était à sa naissance corporelle. Il doit choisir entre un destin animal ou un destin vraiment humain, c'est-à-dire un destin angélique. Il peut devenir un tyran de soi et des autres, ou un homme libre reflétant la spontanéité et la lumière de Dieu."

"Chaque substance et chaque vie procèdent seulement des mouvements de l'intelligence et la substance de l'intelligence conserve chaque vie qui est au-dessous d'elle. Chaque voyageur, là, qu'il soit intelligence ou vie, voyage en un chemin de vie et son passage traverse les choses de la vie. Et de même que le voyageur sur cette terre voyage seulement sur une route terrestre, de même que les choses par lesquelles il passe sont seulement terrestres, elles toutes, bien qu'elles soient nombreuses et diverses, de même celui qui voyage sur cette terre vivante, voyage seulement sur le chemin de la vie et les choses par lesquelles il passe sont aussi vie, et le vivant voyage sur cette terre vivante."

"Le temps effuse de la liberté divine, par la médiation de l'impératif suprême nommé l'Intelligence agente et l'Esprit. Le temps exprime la liberté impérative, infondée, la spontanéité créatrice de Dieu, qui se manifeste dans la personne d'un ange rapproché, enveloppant en lui de nombreux anges qui sont les armées divines. Le mouvement anime le monde de la création, déterminé par le décret divin, il est fait de réalités corporelles et de natures advenant dans le temps, graduelles dans leurs actes d'être, monde procédant du monde de l'impératif, intelligible et libre, qui est le monde des anges rapprochés. Le temps est le verbe de l'ange. L'ensemble de la création est un mouvement qui célèbre la liturgie angélique, qui prononce dans le temps la réponse modulée que le Dieu révélé adresse au Dieu caché, puisque les armées angéliques sont la révélation que Dieu opère pour soi dans le miroir de l'Intelligible. Le temps est ainsi l'expression d'une réalité singulière, vivante et personnelle, l'angé de la révélation. Il n'y a pas de temps "impersonnel", neutre et privé de toute signification."

"Cette unité de l'anéantissement et de l'existence la pluis haute, l'amour fou en est l'image. Les formes intelligibles, où culminent les monades d'existence emportées par le mouvement essentiel, ne sont pas des abstractions intellectives, ne sont pas les intelligibles seconds de la tradition aristotélicienne. Ce sont les sujets de l'amour éperdu, les fous d'amour (al-muhayyamûn), "qui ne jettent jamais un regard à leur propre soi, à cause de leur disparition hors de leurs ipséités et du nivellement des monts de leur existence" tout en étant "des rayonnements et des éclairs de lumière intelligibles de la lumière première, subsistant par sa subsistance et non par sa donation d'une quelconque préservation". L'amour éperdu résout ainsi le problème logique de l'unification du multiple, insoluble au niveau du concept. Il gouverne l'ensemble de l'éthique personnelle du fidèle, du "vrai tenant de l'unité, praticien du dévoilement spirituel", autrement dit du fidèle shî'ite véritablement inspiré par l'expérience personnelle et l'enseignement des Imâms. Un islam ésotérique, culminant en pratique d'amour, tel est indiscutablement l'univers de pensée de Mollâ Sadrâ."


L'Acte d'être : La Philosophie de la révélation chez Mollâ Sadrâ, 2, I : Le mouvement essentiel, Christian Jambet.

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