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"le dieu dans la chair égarée"


"Alors, ? Alors, calmement, je réponds qu'il y a trop d'imbéciles sur cette terre. Et puisque je le dis, il s'agit de le prouver."

"Il y a une zone de non-être, une région extraordinairement stérile et aride, une rampe essentiellement dépouillée, d'où un authentique surgissement peut prendre naissance."

"L'homme n'a pas la possibilité de reprise, de négation. S'il est vrai que la conscience est activité de transcendance, nous devons savoir aussi que cette transcendance est hantée par le problème de l"amour et de la compréhension. L'homme est un OUI vibrant aux harmonies cosmiques. Arraché, dispersé, confondu, condamné à se voir dissoudre les unes après les autres les vérités par lui élaborées, il doit cesser de projeter dans le monde une antinomie qui lui est coexistante."

"Dernièrement un Martiniquais arrivant au Havre entre dans un café. Avec une parfaite assurance, il lance : "Garrçon ! un vè de biè." Nous assistons là à une véritable intoxication. Soucieux de ne pas répondre à l'image du nègre-mangeant-les-R, il en avait fait une bonne provision, mais il n'a pas su répartir son effort."

"Nous verrons pourquoi l'amour est interdit aux Mayotte Capécia de tous les pays. Car l'autre ne doit pas me permettre de réaliser des phantasmes infantiles : il doit au contraire m'aider à les dépasser."

"Quand il s'agit de comprendre pourquoi l'Européen, l'étranger, fut appelé vazaha, c'est-à-dire "honorable étranger" ; quand il s'agit de comprendre pourquoi les Européens naufragés furent accueillis à bras ouverts, pourquoi l'Européen, l'étranger, n'est jamais conçu comme ennemi ; au lieu de le faire en partant de l'humanité, de la bieveillance, de la politesse, traits fondamentaux de ce que Césaire appelle les "vieilles civilisations courtoises", on nous dit que c'est tout simplement parce qu'il y avait, inscrit dans les "hiéroglyphes fatidiques" - l'inconscient, en particulier, - quelque chose qui du Blanc faisait le maître attendu."


"J'arrivais dans le monde, soucieux de faire lever un sens aux choses, mon âme plein du désir d'être à l'origine du monde, et voici que je me découvrais objet au milieu d'autres objets.Enfermé dans cette objectivité écrasante, j'implorai autrui. Son regard libérateur, glissant sur mon corps devenu soudain nul d'aspérités, me rend une légéreté que je croyais perdue et, m'absentant du monde, me rend au monde. Mais là-bas, juste à contre-pente, je bute, et l'autre, par gestes, attitudes, regards, me fixe, dans le sens où l'on fixe une préparation par un colorant. Je m'emportai, exigeai une explication... Rien n'y fit. J'explosai. Voici les menus morceaux par un autre moi réunis."

"Les psychanalystes disent que pour le jeune enfant il n'y a rien de plus traumatisant que le contact du rationnel. Je dirai personnellement que pour un homme qui n'a comme arme que la raison, il n'y a rien de plus névrotique que le contact de l'irrationnel."

"C'est mon professeur de philosophie, d'origine antillaise, qui me le rappelait un jour :"Quand vous entendrez dire du mal des Juifs, dressez l'oreille, on parle de vous."

"L'estropié de la guerre du Pacifique dit à mon frère : "Accommode-toi de ta couleur comme moi de mon moignon ; nous sommes tous deux des accidentés." Pourtant, de tout mon être, je refuse cette amputation. Je me sens une âme aussi vaste que le monde, véritablement une âme profonde comme la plus profonde des rivières, ma poitrine a une puissance d'expansion infinie. Je suis don et l'on me conseille l'humilité de l'infirme... Hier, en ouvrant les yeux sur le monde, je vis le ciel de part en part se révulser. Je voulus me lever, mais le silence éviscéré reflua vers moi, ses ailes paralysées. Irresponsable, à cheval entre le Néant et l'Infini, je me mis à pleurer."

Peau noire, masques blancs, Frantz Fanon.

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