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"J'ai perdu Dieu." "T'as bien regardé partout ?"


source Thegreenj, wikicommons

Le ton de Maître Eckhart, dans ses Conseils spirituels, peut être très drôle, dans son pragmatisme paisible. Ainsi, sur l'absence ou le retrait de Dieu, cette angoisse bien connue des mystiques, le bon sens, peut-être subtilement ironique, du Maître : si tu ne trouves plus Dieu, "ben, va le chercher là où tu l'a mis la dernière fois", tout à fait comme on cherche ses clefs ou ses lunettes : c'est juste que tu l'as pas laissé au bon endroit, dugland. Or, "Il n'y a pas de meilleur conseil pour retrouver Dieu que de le chercher là où on l'a laissé." Sauf qu'il fait plus fort encore : si tu as paumé tes clefs, fais comme si tu les avais encore, et tu verras que subitement tu les auras de nouveau en main.

11. Ce que l'homme doit faire lorsque Dieu s'est caché et lui manque

Sache aussi que la bonne volonté n'est jamais privée de Dieu. L'absence n'est qu'un sentiment de l'âme qui s'imagine que Dieu est parti. Que faut-il faire alors ? La même chose vraiment que tu ferais si tu étais dans la plus grande consolation ; apprends à agir ainsi quand tu es dans la plus grande souffrance et comporte-toi exactement de la façon dont tu te comportais alors. Il n'y a pas de meilleur conseil pour retrouver Dieu que de le chercher là où on l'a laissé. Comme tu te sentais la dernière fois que tu l'avais, fais de même maintenant que tu en es privé, ainsi tu vas le retrouver. Car la bonne volonté ne perds jamais Dieu et n'est jamais privée de lui.

Cette idée à laquelle il tient, ne plus avoir d'autre volonté que la Sienne, lui sert à égratigner certains exaltés croyants, qui peuvent avoir tendance à mêler leurs émois et leurs désirs avec le plan divin (raté).

Ils veulent avoir leur propre volonté et dire à Notre-Seigneur de faire comme ceci ou comme cela. Ce n'est pas là une bonne volonté. C'est en Dieu qu'il faut quérir sa plus chère volonté.


Et il se moque ainsi de ces personnes (la majorité, à vrai dire) qui courent encore après leurs désirs, le tout dans la posture du renoncement et en courant sans doute, de surcroît, après la suave extase :

Elles aimeraient éprouver de grands sentiments, elles voudraient avoir ceci et cela en même temps que le bien du renoncement ; tout cela n'est rien d'autre que de l'égoïsme. Avec toutes choses, tu devrais t'en remettre entièrement à Dieu et ne pas t'inquiéter ensuite de ce qu'il fait avec ce qui est à lui.

Mais un passage des plus saisissants, est cette idée, scandaleuse pour les courants religieux qui mettent Dieu au-dessus de tout, séparé en tout de l'homme, et naturellement inatteignable pour la souffrance humaine : que Dieu, encore et toujours avec nous, souffre avec nous et par nous. Même pour la plus petite souffrance, tout est décuplé apparemment chez Lui : on se cogne le gros orteil, on sautille en jurant et en clamant notre indignation cosmique devant une si injuste, atroce et abominable douleur, alors que chez Dieu la douleur a l'intensité d'un milliasse d'explosions atomiques. Personnellement, je ne trouve pas ça du tout réconfortant, c'est même un peu terrifiant...

Si grande que soit la souffrance, du moment qu'elle vient par Dieu, Dieu en souffre en premier lieu. Oui, par la vérité que Dieu est, jamais une souffrance, un désagrément ou une contrariété, qui nous tombe dessus, n'est si petite, que, dans la mesure où on la remet à Dieu, elle ne le touche infiniment plus que nous et lui est plus contraire qu'à nous.

A essayer la prochaine fois que l'on vous ressort la sempiternelle récrimination : "si Dieu permet le Mal dans le monde, soit c'est un salaud soit il n'existe pas , gna gna gna." Mais cela pose surtout la question des souffrances terrestres du Christ : il est né, il a vécu, il a souffert et a racheté l'humanité, bon. Et puis tout a été fini pour lui, alors que pour nous, tout continue... Hé ben non. La souffrance divine continue, dans un échange assez saisissant, pour peu qu'on y mette du sien : par Lui la souffrance nous arrive, nous l'endurons, Il en souffre plus que nous ("ça me fait plus de mal qu'à toi") et si nous nous élevons au-dessus des jurons et des sautillements et que nous cessons un instant de nous frotter le gros orteil pour Lui remettre les élancements douloureux de nos chairs écrasées, alors nous changeons de souffrance comme d'état, et nous nous mettons à souffrir comme Dieu de la souffrance de Dieu en nous.

Mais si Dieu endure ces souffrances pour le bien qu'il a en vue pour toi, et si tu veux souffrir ce qu'il souffre et qui par lui arrive à toi, cette souffrance devient justement divine, que ce soit le mépris ou l'honneur, l'amertume ou la douceur, les plus grandes ténèbres ou la plus claire lumière. Tout cela prend le goût de Dieu et devient divin, car tout ce qui arrive à un tel homme est à l'image de Dieu, du fait qu'il ne cherche rien d'autres et n'a pas d'autre goût ; c'est pourquoi il saisit Dieu en toute amertume comme dans la plus grande douceur.


Maître Eckhart, Conseils spirituels

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