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Journal des Goncourt, III, III :
Mardi 5 décembre.—Daudet m'a amené hier, le docteur Rendu, médecin de l'hôpital Necker, qui m'a mis à l'huile de Harlem. Cette huile de Harlem, ordonnée par un médecin de ce temps, est un médicament qui semble avoir été inventé par un hermétique moyenageux, et dont le prospectus commence ainsi: «En Jésus Christ se trouvent tous les trésors de guérison, tant du corps que de l'âme.» Au fond, un médicament qui doit avoir une terrible action, car après en avoir pris quelques gouttes, il vous remonte de l'estomac des fumées, qui ont l'odeur de l'asphalte en fusion, pour la réparation des trottoirs.
Montégut, le cousin de Daudet, qui fait la cuisine de l'Intransigeant, après dîner, dans une réminiscence reconnaissante, se met à parler de son opération chez les frères Saint-Jean-de-Dieu, des trois mois qu'il y a passés, de son premier lever, de son premier regard par la fenêtre, dans ce jardin qu'il avait vu à son entrée, tout dépouillé, complètement mort, et où la pousse d'une petite bande d'herbe, le faisait pleurer bêtement. Montégut s'étend sur les soins maternels, donnés par ces hommes, ces gardes-malades appartenant tout entiers à la souffrance, et si en dehors de la vie du siècle, que celui qui le soignait, et qui était à Paris depuis dix ans, n'était sorti que trois fois de la maison, une fois pour aller à Notre-Dame, une autre fois au Sacré-Cœur, une autre fois pour une visite semblable. Il célèbre leur discrétion à l'égard de votre vie, de vos opinions, de vos lectures, de vos journaux, et ne trouve dans sa mémoire comme blâme de ses relations, quand il recevait la visite des actrices du Théâtre-Libre, ou de femmes du quartier Latin, en toilette exubérante, que ce rappel ironique du frère qui le soignait, jetant à haute voix dans ce monde féminin : "C'est l'heure de votre lavement !"
 Dimanche 20 mai.—Ajalbert m'apporte une lettre d'Antoine, venue de Constantinople, m'annonçant que la censure du Grand Turc, avait interdit la FILLE ÉLISA. Je ne puis m'empêcher de dire à Ajalbert, qu'à sa place, je regretterais joliment de n'avoir pas fait partie de cette tournée, en compagnie des vingt-cinq cabotins et cabotines, qu'Antoine traînait à sa suite, et de l'étrange impresario belge. Voit-on ce monde à travers les rues de Stamboul. Ah le beau et original ROMAN COMIQUE à refaire, au milieu des paysages orientaux!

Au sujet, de LA MAISON TELLIER, Toudouze contait qu'à l'enterrement de Maupassant, se trouvant dans la même voiture, que Hector Malot, celui-ci lui avait appris que c'était lui, qui avait donné l'épisode de la chose à Maupassant, mais qu'il avait gâté ce qu'il lui avait raconté, en terminant la nouvelle par une fête, tandis que la matrulle avait dit à ses femmes: «Et ce soir, dodo touteseule!» 

Un moment, comme on parlait du peu de sérieux des travaux de la statistique, Pichot affirme, en riant, que les statisticiens recueillent sérieusement des blagues, comme celles qu'il faisait, quand il était dans le service de la Clinique des enfants, et qu'à propos de morts d'enfants de quatre ou cinq jours, il inscrivait: «Mort du dégoût de la vie, mort du spleen.» 

Toutes les fois que j'entends 'de deux choses l'une' je ne peux m'empêcher de compléter, mentalement, comme Prévert : 'l'autre, c'est le soleil'.

Après des années à supporter word, Pages est un bonheur.

Le charme des cuisines 'aménagées' c'est de pouvoir cohabiter avec toute la famille d'Aragog derrière la machine à laver et le frigo.



Vu Extremely loud and incredibly close, le film… Pas désagréable à regarder mais très simplifié par rapport au roman, tout de même. C'est la supériorité de la littérature sur le cinéma. Quel film pourrait reconstituer un monde aussi riche et vaste que celui d'un roman ? Même les adaptations les plus réussies, comme celle du Temps retrouvé, de Ruiz, ne le sont peut-être que pour les lecteurs de la Recherche qui 'savent' ce qu'il y a derrière les images. La Mort à Venise est un des rares exemples où le film est mieux que l'écrit mais justement, c'est une nouvelle, pas un gros roman-monde. Il y a aussi Le Mépris, mais je n'ai pas lu le livre. Dans ces deux derniers cas, la musique enrichit, de plus, les scènes d'émotions externes à l'histoire initiale.

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Cette agitation comique-troupier sur Céline m'a donnée envie de le relire, non pour protester dans je ne sais quelle posture trouduquesque-je-résiste, mais parce que je me suis souvenue de ces livres et que cela faisait longtemps que je ne les avais pas relus. Je ne me souvenais pas que le début de Mort à Crédit était si beau, dans une tristesse poétique d'épave. Je trouve qu'on ne dit pas assez combien Céline était humain, autant dans ses vacheries que dans ses douceurs. Les hommes, il les trouvait cons, et fascinants de connerie, il en avait pitié aussi. Et la vacherie disparaît pour les "petites âmes", les gosses de pauvres, les vieux qui ne vivent plus que par un souffle, les chats… Il disait n'aimer que les danseuses, sinon. Tous les gens "légers", en somme. Il trouvait les gens lourds et méchants, et souffrants, et alors quand ils souffrent ils sont pire. Lourds, et tristes, et lents, voilà justement comment cela commence :
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