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Envers et contre tout inimaginable


Dans Images malgré tout, Georges Did-Huberman parle de Maurice Blanchot comme "penseur par excellence de la négativité sans répit - sans repos, sans synthèse -" pour souligner jsutement que contrairement au pro-Shoah-invisible-inimaginable etc., il n'a "justement pas parlé d'Auschwitz sous l'autorité absolue de l'inimaginable ou de l'invisible. Dans les camps, écrit-il au contraire, c'est "l'invisible [qui] s'est à jamais rendu visible."

Je n'avais jamais pensé à Blanchot comme fidèle de la théologie négative (qui est aussi totalement opposé aux "Il n'y a pas" qu'aux "Il y a"). Mais c'est vrai qu'en Ismaélien, il dépoterait pas mal non plus le Sheikh Momo, murshid usuel du Barzakh.

Sur l'infinie querelle des Images, et les scandales ou pas de la Représentation sacrée:

"Depuis la pénombre de la chambre à gaz, Alex a bien mis en lumière le centre névralgique d'Auschwitz, à savoir la destruction, voulue sans reste, des populations juives d'Europe. En même temps, l'image s'est formée grâce à un retrait : pour quelques minutes, le membre du Sonderkommando n'a pas effectué l'ignoble travail que les SS ordonnaient. En se cachant pour voir, l'homme a suspendu pour lui-même la besogne dont il s'apprêtait - occasion unique - à constituer une iconographie. L'image a été possible parce qu'une zone de calme, ô combien relatif, avait été ménagée pour cet acte de regard."


C'est ça la négativité, image en retrait, donc en négatif, comme les découpes du Palais d'Ali Kapou à Ispahan, épée foudroyante venu trancher le noeud Gordien des querelles byzantines iconoclastes-iconophiles. Amusant aussi de voir des juifs se balancer à la tête l'accusation de crypto- christianisme ou dérive chrétienne, comme des musulmans médiévaux se traiter de manichéens ou de polythétistes... Comme quoi on ne sort jamais des vieilles querelles antiques...(quand des juifs se traitent de crypto-chrétiens, les faire départager par un musulman, en somme, iranien de préférence pour trancher dans cette querelle judéo-grecque).

"Notre attention fut retenue naguère par l'art de découper dans une matière le vide d'une silhouette, celle d'un vase, celle d'un personnage. Au fond de ce vide, empêchant la contemplation de s'égarer, une surface colorée qui manifeste la forme vidée de la matière, mais sans remplir le vide. Avancer la main dans ce vide ne serait nullement "toucher" la forme. Il y a là comme un équivalent de cette "épiphanie des incorporels" que l'art byzantin a excellé à suggérer, par de tout autres moyens. En fait se trouve suggérée une apparition dans la quarta dimension, la seule où peuvent apparaître les Invisibles. Un exemple de ces figures n'immanant pas à une matière, puisque celle-ci en a été évacuée, se trouve dans la salle de musique du palais de 'Alî Kapou à Ispahan. Une explication technique est que ces figures servaient de "caisse de résonnance". La légende dit mieux : elles conservaient les vibrations sonores, si bien que le souverain, venant seul se recueillir dans la salle, entendait une seconde fois le concert. Car peut-être la seule trace que laisse l'apparition des Invisibles, est-elle une incantation sonore perceptible par la seule oreille du coeur." (En Islam iranien, Prologue, Henry Corbin.)

Cela dit, d'un point de vue purement instinctif et de bons sens, vouloir cacher ces clichés prises dans des conditions et des risques inouïs par le photographe n'inspirent qu'une réflexion : Il y a des coups de pied au cul qui se perdent. Et la querelle ne se situe pas entre Moïse et Paul mais Paul et les Apôtres : "Vous avez cru voir le Christ, mais moi je sais ce qu'il a été mieux que vous car il me fut révélé." De même, réenterrons les clichés volés à l'aénantissement, car nous, adeptes iconoclastes de la Shoah érigée en non-Dieu inreprésentable savons mieux qu'Alex ce qui fut et ne fut pas.



"Si l'on demeure attentif à la leçon de Georges Bataille, en effet -Auschwitz comme question posée à l'inséparable, au semblable, à l'"image de l'homme" en général - , on découvre qu'en deçà ou au-delà de leur sens politique obvie, les quatre photographies d'Alex nous placent devant un vertige, deavant un drame de l'image humaine en tant que telle. Regardons à nouveau : dans ces clichés le dissemblable est de plain-pied avec la vie. On demeure frappé, dans la première séquence, par la coexistence de gestes si "humains", si quotidiens, si "nôtres" des membres du Sonderkommando - mains sur les hanches de celui qui réfléchit un instant, effort et torsion de ceux qui sont déjà au "travail" - avec le tapis presque informe que constitue l'ensemble des corps gisants, comme si leur réduction, leur destruction, avait déjà commencé (alors qu'ils ne sont mort que depuis quelques minutes, probablement). "

Nous sommes là au coeur du sens anthropologique d'Auschwitz. Nier l'humain dans la victime, c'était vouer l'humain au dissemblable : "musulmans" décharnés, tas de cadavres désarticulés, "colonne de basalte" des gazés, tapis de cheveux, amas de cendres humains utilisées comme matériau de terrassement... Subir Auschwitz à tous les niveaux de cette expérience sans fin, équivalait à subir un sort que Primo Levi a nommé, simplement, la "démolition d'un homme"."

"Maintenir, enfin, l'image du songe : bien que le camp soit une véritable machine à "broyer les âmes" - ou pour cette raison même - son office de terreur peut être suspendu dès lors que les SS acceptent ce minimum vital que constitue le temps de sommeil des prisonniers. A ce moment, écrit Primo Levi, "derrière les paupières à peine closes, les rêves jaillissent avec violence."

Images malgré tout, Georges Didi-Huberman : Envers et contre tout inimaginable.

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