Gustav Leonhardt


"Je suis devenu musicien pour ne pas parler." Et pourtant quel flot de commentaires, ce musicien retiré, solitaire, calviniste résolu n'a-t-il pas suscité ! Et quels jugements à l'emporte-pièce, derrière lesquels pointe une intransigeance doublé d'un savoir unique gagné de haute lutte, n'a-t-il pas osé non plus ("Glenn Gould ? Oh ! c'est terrible : à l'opposé de la musique de Bach", ou : "Fischer, Richter, Arrau dans Bach ? Non, vraiment, allons, aucun intérêt."). Si l'on peut considérer, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, la naissance de la musique baroque comme proprement miraculeuse, c'est aux trois mages, dont il est – avec Alfred Deller et Nikolaus Harnoncourt –, qu'on la doit. Grâce lui soit rendue, in sæcula sæculorum. Leonhardt a fait venir le premier de Londres en 1954 pour un disque Bach d'anthologie, et a partagé avec le second, entre Amsterdam et Vienne, l'aventure inédite dans l'histoire du disque de la gravure de l'intégrale des Cantates de Bach ("au début, nous pensions en venir à bout en cinq ans : il nous en a fallu dix-huit !"). Pour beaucoup de mélomanes, au fil des années,, Leonhardt est devenu au sens propre indissociable de la figure de Bach, qu'il a interprété au clavecin et en pied, perruqué et poudré, dans le film de Danièle Huillet et Jean-Marie Straub,Chronique d'Anna Magdalena Bach (1967). Paradoxe, en vérité : d'un côté, Leonhardt est sans doute l'homme qui aura le plus fait pour la remise à jour de la musique de Bach, dont il édite L'Art de la fugue dès 1952, cependant qu'il dit rester inconsolable de son succès, que rien ne laissait prévoir, puisque le public toujours plus nombreux – "passé, en cinquante ans, de trois mille à trente millions ! – ne croit plus désormais, sauf exceptions, les paroles de la liturgie et, comble de la vulgarité, applaudit à la fin des Passionsou de la Messe en si ("Dona nobis pacem. Bravo ! les saluts ! les fleurs ! ça veut dire que nous n'avons rien compris à ce que nous venons d'entendre.")
Amateur de bolides et de James Bond, Leonhardt se distingue de ses collègues, dont l'immense majorité des clavecinistes qu'il a formés ou inspirés, pour être "l'apôtre du détail" (Ivan A. Alexandre), au point de rejeter en bloc depuis 1985 toute vélléité d'opéra, par refus des mises en scène modernistes et, à ses yeux, simplistes. Proust baroque, d'une intégrité sans faille, ne publie-t-il pas lui même de nombreuses versions des mêmes œuvres (ainsi les Variations Goldberg, à trois reprises, L'Art de la fugue, lesPartitas, les Suites françaises et anglaises à deux reprises), pour se corriger toujours et continuer plus avant (c'est-à-dire en aval) sa recherche, qu'on pourrait qualifier d'optimiste, du temps perdu ? Que ce soit au clavecin, à la tête de l'ensemble qu'il crée avec les Kuijken, La Petite Bande, ou à la tête de groupes de circonstance, Leonhardt a imprimé, quoi qu'il ait approché, une marque proprement souveraine et mystique à la musique de Bach.
Il conçoit son rôle de médiateur, exactement comme s'il était le prêtre d'une messe pour les fidèles (parmi lesquels très peu d'élus). "Quand Bach prend la plume, il donne le meilleur de lui-même, toujours, quelle que soit la destination de l'œuvre, une occasion qui peut nous sembler négligeable ou une pièce pour les débutants. Rien n'est médiocre dans sa production car il savait – en tout cas, je le pense – qu'il avait reçu ce don de Dieu et qu'il devait à son tour le transmettre."
Tout Bach, dir. Bertrand Dermoncourt, (ed.Robert Laffont).



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