"Parce que tu as vaincu…"


"Toute perfection – si perfection il y a – s'inscrit fatalement dans le registre de l'immanence et des grandeurs moyennes. La chose parfaite est chose accomplie ou achevée, au sens statique du participe passé passif. Le dogmatique a décrété arbitrairement qu'il convenait de s'en tenir là : anagkê stênai ! L'idolâtre a désigné son idole comme le nec le plus ultra de toute comparaison et de toute recherche ; la recherche est donc finie avant d'avoir commencé ; et l'idolâtre se dit en contemplant l'idole : ne touchons plus à rien ; en voilà assez ! Au modèle lui-même, entre tous admiré, il ose dire, comme le photographe pendant la pose : surtout ne bougez plus, vous êtes parfait. Il est bien évident qu'un maximum ramené aux dimensions d'un quantum déterminé, assignable et univoque, n'a aucune signification morale ! Ce que nous cherchons n'est pas une totalité close, une totalité en acte au terme d'une totalisation : ce que nous cherchons est évasif à l'infini. Car notre point de mire est situé au-delà de tout horizon."
Vladimir Jankélévitch, Le Paradoxe de la Morale, II : L'évidence morale est à la fois équivoque et univoque. 1. Ambiguïté du maximalisme, excellence de l'intermédiarité

Bondi en relisant ces lignes, car voilà : c'est que je voulais dire, cette gêne quand on aligne les hyperboles, les seuils insurmontables, inclassables, infranchissables, Messie et Vierge sans péché, Prophète ou Imams ou immaculés, Buddhas, etc., et même, d'ailleurs, qu'est-ce qu'un Dieu "pur esprit, infiniment parfait", sinon une idole bien commode à envisager : d'accord, portons tous nos efforts sur le terrestre, l'ici-bas, l'humain, le face à face avec le prochain, car en haut du moins, tout est parfait, rien à redire, on signe une charte en blanc !

Mais :

Jacob resta seul. Or, quelqu'un lutta avec lui jusqu'au lever de l'aurore. L'homme, voyant qu'il ne pouvait pas le vaincre, le frappa au creux de la hanche, et la hanche de Jacob se démit pendant ce combat. L'homme lui dit : « Lâche-moi, car l'aurore s'est levée. » Jacob répondit : « Je ne te lâcherai que si tu me bénis. » L'homme lui demanda : « Quel est ton nom ? - Je m'appelle Jacob. - On ne t'appellera plus Jacob, mais Israël (ce qui signifie : Fort contre Dieu), parce que tu as lutté contre Dieu comme on lutte contre des hommes, et tu as vaincu. » Jacob lui fit cette demande : « Révèle-moi ton nom, je t'en prie. » Mais il répondit : « Pourquoi me demandes-tu mon nom ? » Et à cet endroit il le bénit. (Genèse 32, trad. AELF). *

Fort contre Dieu. Parce que tu as vaincu. "Ce que nous cherchons n'est pas une totalité close, une totalité en acte au terme d'une totalisation : ce que nous cherchons est évasif à l'infini. Car notre point de mire est situé au-delà de tout horizon." C'est peut-être là une des clefs. Dieu – ou le dieu en nous – étirable à l'infini, ne s'agrandit que sous la contrainte, la nôtre. Pour être co-créateur (comme l'entend Muhammad Iqbal) faut-il commencer par être un jouteur ?

Alexandre Louis Leloir, 1865
musée d'art Roger Quilliot, 
Clermont-Ferrand


Après tout, dans les romans de chevalerie ou de cape et d'épée, cela commence souvent ainsi : le héros, parfois un blanc-bec mais bien entraîné, part sur les routes, rencontre un adversaire, au tournant d'un chemin, le bat, l'autre se rend, "parce que tu as vaincu" et ainsi s'ouvre l'aventure, évasive à l'infini…


*Variantes :

– "Tu as affronté des dieux et des hommes, et tu as été le plus fort." (Nouvelle Traduction, Bayard)
– "Car tu as lutté avec Dieu et avec des hommes, et tu as été vainqueur." (Bible Segond).
– "Car tu as lutté avec Dieu et avec les hommes, et tu l'as emporté." (TOB).

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