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"dans l'intime où personne ne se trouve dans son propre lieu"



"Le diable n'est pas le principe de la matière, le diable est l'arrogance de l'esprit, la foi sans sourire, la vérité qui n'est jamais effleurée par le doute. Le diable est sombre parce qu'il sait où il va, et allant, il va toujours d'où il est venu."
Ainsi Le Nom de la Rose conclut qu'un dieu qui ne rit pas ne peut être que le diable…

Il va même plus loin : un dieu dont on ne peut rire est le diable, ce qui rejoint le sentiment que m'inspirent parfois les salmigondis 'idolâtres' de saint Paul : si on n'agit pas devant Dieu comme on n'oserait jamais devant un tyran, c'est que ce n'est pas le bon…

"Le devoir de qui aime les hommes est peut-être de faire rire de la vérité, faire rire la vérité, car l'unique vérité est d'apprendre à nous libérer de la passion insensée pour la vérité."

Les minorites et la voie du blâme qui donnent de François d'Assise une meilleure image que le doucereux prêcheur des canetons vu par Salinger et semblent plutôt perpétuer l'école de Frère Junipère :

"– N'était-il pas minorite ce frère Dieutesauve de Florence ?
– Si, sourit Guillaume. Celui qui se rendit au couvent des prêcheurs et dit qu'il n'accepterait de nourriture si d'abord on ne lui donnait un morceau de la tunique de frère Jean, pour le conserver comme relique, et quand il l'eut, il s'en nettoya le derrière et le jeta dans le fumier et à l'aide d'une perche il le roulait au fond de la merde en criant : "Hélas ! aidez-moi mes frères, parce que j'ai perdu dans la fosse d'aisance les reliques du saint !
– Elle t'amuse, cette histoire, me semble-t-il. Sans doute voudras-tu me raconter aussi celle de l'autre minorite, Paul Millemouches, qui un jour est tombé de tout son long sur la glace, et ses concitoyens le moquaient et l'un d'eux lui demanda s'il n'aurait pas voulu quelque chose de mieux à se mettre sous lui, et l'autre répondit : si, ta femme… Ainsi cherchez-vous la vérité."
Variation sur l'incomplétude des réponses dans l'esprit chinois : il y a les signes, ce qui reste à savoir c'est ce qui les relie.
Je n'ai jamais douté de la vérité des signes, Adso, ils sont la seule chose dont l'homme dispose pour s'orienter dans le monde. Ce que je n'ai pas compris, c'est la relation entre les signes.

  Eh bien le Vide aurait répondu un contemporain chinois à notre Guillaume, mais ce ne serait sans doute pas pour le rassurer…

"– Mais en imaginant des ordres erronés, vous avez tout de même trouvé quelque chose…
– Tu as dit là une chose très belle, Adso, je te remercie. L'ordre que notre esprit imagine est comme un filet, ou une échelle, que l'on construit pour atteindre quelque chose. Mais après, on doit jeter l'échelle, car l'on découvre que, même si elle servait, elle était dénuée de sens . Er muoz gelîchesame die Leiter abewerfensô Er an ir ufgestigen ist… On dit comme ça ?"
Cela s'applique fort bien à tous ceux qui ont tenté de comprendre l'univers (Newton, Einstein, et tous les astro-physiciens) et c'est bien tout le contraire des religions qui ne jettent jamais les échelles erronées, mais les assemblent, au contraire, bout à bout, tentant de faire passer pour un ensemble cohérent un amalgame fermé qui donne la même impression qu'un tableau d'Escher. 




Ce qu'Adso a récupéré de fragments de parchemins, vestiges de la bibliothèque détruite, n'est-ce pas l'image de nous tous, lecteurs, fouinant dans les débris de la bibliothèque de tous les livres du monde, ceux qui ont été écrits, détruits, dont il ne reste rien, ou des citations, ou des souvenirs d'autres livres, et donc la petite bibliothèque d'Adso est la nôtre, aussi faite de ce que l'on n'a pas lu, de ce que l'on va lire, voudrait lire, dont on n'a entendu parler par d'autres livres, ou bien les indices de livres exactement écrits pour nous,  qu'il nous reste à trouver pendant toute une vie :

"Souvent, à partir d'un mot ou d'une image survivante, je reconnus de quel ouvrage il s'agissait. Quand, au fil des ans, je retrouvai d'autres exemplaires de ces livres, je les étudiais avec amour, comme si le destin m'avait fait ce legs, comme si en avoir repéré l'exemplaire détruit avait été un signe indéniable du ciel qui disait tolle et lege. À la fin de ma patiente recomposition se profila dans mon esprit comme une bibliothèque mineure, signe de la majeure disparue, une bibliothèque composée de morceaux, citations, périodes incomplètes, moignons de livres."

Et j'avais oublié que la fin du livre était si belle et si, non pas triste, mais pleine de ce que Jankélévitch nommait nostalgie de l'irréversible.

"Il ne me reste qu'à me taire. O quam salubre, quam iucundum et suave est sedere in solitudine et tacere et loqui cum Deo ! D'ici peu, je me réunirai avec mon principe, et je ne crois plus que ce soit le Dieu de gloire dont m'avaient parlé les abbés de mon ordre, ou de joie, comme croyaient les minorites d'alors, peut-être pas même de pitié. Gott ist ein lautes Nichts, ihn rührt Kein Nun noch Hier… Je m'avancerai bientôt dans ce désert immense, parfaitement plat et incommensurable, où le cœur vraiment pieux succombe, bienheureux. Je m'abîmerai dans la ténèbre divine, en un silence muet et en une union ineffable, et m'abîmant seront perdues toute égalité et toute inégalité, et en cet abîme mon esprit se perdra lui-même, et il ne connaîtra ni l'égal ni l'inégal ni rien d'autre : et seront oubliées toutes les différences, je serai dans le fondement simple, dans le désert silencieux où jamais l'on ne vit de diversité, dans l'intime où personne ne se trouve dans son propre lieu. Je tomberai dans la divinité silencieuse où il n'est ni œuvre ni image."
L'Éternité vue et souhaitée par Adso, c'est presque dî wûste wunderlîch,  le désert merveilleux de Maître Eckhart, qui

au large, au loin,
sans limite il s'étend.
Le désert n'a mi lieu ni temps,
il a sa propre guise.

dî breit, dî wît,
unmêzik lit.
dî wûste hat
noch zît noch stat,
ir wîse dî ist sunderlîch.

ou bien encore :

C'est ici et c'est là,
c'est loin et c'est près,
c'est profond et c'est haut,
c'est donc ainsi
que c e n'est ça ni ci.

us ist und weis doch nimant was.
us hî, us dâ
us verre, us nâ
us tîf, us hô
us ist also,
daz us ist weder diz noch daz.


Mais comme le dit Adso, il n'y a ni merveilles ni joie, ni amour dans son désert éternel, il y a un néant doux, qui va au-delà de la tristesse  : le repos.

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