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Romain Gary : Un soir avec Kennedy



Paru dans la revue Arts et loisirs en 1967, soit des années après la mort de Kennedy, le récit "Un soir avec Kennedy" rapporte un dîner à la Maison-Blanche que l'écrivain diplomate Romain Gary avait eu, en compagnie de Jean Seberg, en tête-à-tête avec le couple présidentiel. D'emblée Gary nous avertit que le texte qui va suivre a été écrit d'après les notes en vrac qu'il a écrites après cette soirée, dont il a gardé l'essentiel des impressions qui avaient été les siennes. 

Même si l'aspect laudatif semble exagéré (cela dit, Kennedy étant mort quand le texte fut publié, on ne peut le qualifier de flagorneur, son auteur ne pouvant en tirer aucun avantage et semblant sincèrement ému) le récit offre une vision plus inattendue de Kennedy, tranchant avec l'image de play-boy bronzé, tombeur d'actrices au sourire éclatant. Ce qui revient le plus dans les souvenirs de Romain Gary, ce qui l'a visiblement le plus frappé, est la puissance intellectuelle de John Kennedy : "machine intellectuelle", "mécanique cérébrale", ces termes reviennent constamment. L'homme lui semble une machine à enregistrer les informations qu'il sollicite en un interrogatoire serré, sans se départir de son élégance charmeuse (Barack Obama n'est donc le que second dandy au cerveau brillant élu à la Maison-Blanche).  

Sa curiosité concernant la personnalité de Charles de Gaulle, son attention à ce que pense la France peut étonner aujourd'hui, tout comme peut étonner l'aveu même du président que la création d'un secrétariat à la culture est directement inspiré du ministère français et apparaît comme un excellent moyen de "changer l'image des États-Unis dans le monde". Romain Gary note qu'avec l'arrivée des Kennedy à la tête du pays, la culture contemporaine, l'avant-garde intellectuelle, américaine ou européenne (le nom de Godard est cité), est enfin à l'honneur, non, là encore, sans arrière-pensée politique, car il s'agit, et Kennedy l'affirme en toute franchise, de "laisser à la Russie le monopole d'un académisme artistique poussiéreux". De fait, la relative détente qui suivit la mort de Staline ne se traduisit, dans le monde des arts et de littérature, que par un élan avorté, Khrouchtchev s'étant laissé influencer par les gardiens de la ligne réaliste soviétique qui reprirent les choses en main.

La question de l'Europe et de sa méfiance envers les États-Unis, de même que le souhait de la politique américain d'une Europe dynamique, même concurrentielle pourraient être repris aujourd'hui, en ne changeant que le nom du président, tant, de ce côté-là, malgré l'effondrement du bloc communiste, les stratégies ont peu changé.

Bien qu'il semble douter que "l'admiration et la vive sympathie qu'ils m'inspirent n'apparaissent pas assez clairement dans ce texte", il faut bien reconnaître qu'il s'agit plus d'un texte hagiographique sur les Kennedy qu'un reportage froid et neutre. Ainsi, la vision idyllique, celle d'un couple de conte de fée, que lui inspirent les Kennedy peut faire sourire, maintenant qu'aucune des biographies du président ne nous laisse ignorer ses frasques extra-conjugales. 

La conclusion résonne comme une ironie du sort, ou ce qu'on aurait appelé chez les anciens Grecs, une louange "funeste", propre à s'attirer la colère des dieux :

Il est difficile  en le regardant  de ne pas se dire : "Voilà un homme né sous une heureuse étoile." Il est difficile de ne pas se dire : "La chance."

et le mot de la fin est que Kennedy était  :

Un de ces hommes providentiels à qui il ne peut rien arriver.


Le second texte du recueil est beaucoup plus captivant, et même plus jouissif car bien plus vachard. Il s'agit d'une charge presque pamphlétaire, mi-sérieuse mi-facétieuse, à l'adresse des écrivains du Sud et de leurs éternels "histoires de nègres", qu'il introduit par une interrogation très drôle :

Le temps ne serait-il pas venu pour les écrivains blancs américains de laisser enfin leurs Noirs tranquilles ? Pendant combien de temps continueront-ils encore à faire suer le burnous?
Car c'est bien de cela qu'il s'agit, pour Romain Gary : de littérature coloniale ou post-coloniale. Faulkner, McCullers, Styron, Tennessee Williams, Porter, des écrivains coloniaux ! même s'il reconnaît que cela inspire des "œuvres sublimes" et que la veine sudiste a fourni à la littérature américaine ses meilleurs romans. Mais tout de même, enchaîne narquoisement Gary, 

"Après avoir exploité pendant des générations la main d'œuvre africaine sur leurs plantations, les sudistes vont-ils continuer pendant longtemps encore à profiter de la peine de leurs Noirs pour le plus grand bien de leurs œuvres littéraires, et n'est-il pas un peu révoltant, en 1962, alors que la campagne pour l'égalité des droits triomphe partout en Amérique, de voir les jeunes écrivains blancs du Sud faire encore leur entrée dans le monde portés sur le dos de leurs nègres bien-aimés ?"

Accusés de surexploiter la fibre de la "repentance" comme on dirait aujourd'hui, le romancier français leur cite Mauriac en exemple, dont l'œuvre toute entière repose sur la culpabilité et le péché sans qu'il ait eu besoin d'avoir lynché un seul nègre (être catholique suffit à l'auto-flagellation). Le piquant est qu'on peut se demander ce qu'il penserait aujourd'hui de cette industrie de la mémoire des coupables, de la culture mémorielle, de la post-Shoah, post-génocide, post-colonialisme en Europe, puisque non content de leur envoyer Mauriac dans les gencives, l'auteur leur montre triomphalement les Allemands qui, bien qu'ayant "exterminé six millions de juifs" ne semblent pas y penser chaque matin.

Bien que compatissant au fait qu'ayant l'habitude d'être servi par une "innombrable domesticité", il lui sera dans un premier temps difficile d'arrêter de "vivre du noir" et de la "culture poétique de vos exquises blessures", Gary appelle donc le Sud littéraire à "libérer les Noirs" de ses romans. Cela ferait un peu d'air aux écrivains noirs eux-mêmes et ainsi "vous pourriez enfin trouver d'autres nègres chats à fouetter."


"Ils bouffent leur société avec appétit" paru dans Le Monde en 1977 est une explication et une apologie de la littérature américain, qualifiée de "mont Everest sans sommet", tant le nombre de romanciers de premier ordre abonde. Cette fois, ce ne sont plus les sudistes mais le roman francais qui en prend pour son grade, si on le compare avec la "vitalité" américaine et les raisons de cette vitalité :

"La raison de cette vitalité est que le romancier américain continue à se nourrir de la société américaine qu'il absorbe et évacue, alors que chez nous le romancier cherche à rompre ce rapport et émigre dans les marges où l'on ne se nourrit que de soi-même ou de vide. On proclame alors "la mort" du roman pour se justifier. La vitalité du roman américain est en symbiose avec la vitalité des États-Unis – ce n'est pas un jugement de valeur –, le roman est encore, là-bas, un genre physique.
Dans l'article suivant, il approfondit cette figure du romancier athlète avec Norman Mailer, antinomie de l'écrivain germano-pratin nombriliste (cliché du romancier français). Norman, il est vrai, n'a pas beaucoup de temps pour se regarder le nombril : 

"Romancier, journaliste, homme politique, il en est à son quatrième mariage, à son cinquième enfant. Il boit. Il boxe. Il tue." 

C'est pourtant à un Français que Romain compare son ami Mailer, mais pas un écrivain, un cinéaste : Jean-Luc Godard, car selon lui, American Dream est écrit comme Godard a filmé Pierrot le Fou. Cet éloge de la littérature américaine hérite aussi des coups de patte moqueurs dont est friand l'auteur. Ainsi le sexe, sujet de prédilection dans la littérature des deux continents, n'est pas du tout traité de la même façon aux États-Unis, où ce terme fait finalement plus référence aux performances de l'organe viril, à sa taille, qu'à la question des rapports entre les genres, ou l'érotisme à deux, ce qui amène Romain Gary à évoquer "ces gosses, dans les commodités de collège, qui comparent leurs possibilités."

De fait, cela rappelle irrésistiblement cette scène racontée par Hemingway dans Paris est une fête, où Scott Fitzgerald, que l'exquise Zelda a réussi à persuader qu'il était quasiment infirme de ce côté-là, se laisse convaincre par "Papa" de lui montrer l'objet litigieux dans les toilettes du restaurant ou de l'hôtel où ils dînent, à seule fin d'être rassuré sur sa normalité...

Pour l'écrivain français, on ne mesure pas assez "la fantastique influence de Jack London qui a été la première incarnation de ce mythe de puissance", entre boxe, alcool et sexe (encore que chez London, les fusils sont plus souvent dehors que l'organe masculin).


La Brute, l'histoire de ce champion de boxe suprêmement intelligent… Le voilà, le modèle, le mythe ! Jack qui explique tout.

Mais c'est peut-être là un portrait de l'écrivain nordiste que dresse Gary, celui des héritiers de Jack London, l'écrivain trappeur et boxeur, puisqu'il admet que les sudistes, eux, échappent à cette fascination des gants de cuir (trop occupés qu'ils sont, sans doute, à faire porter leur littérature par les esclaves de leurs anciennes plantations). 

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