Accéder au contenu principal

– Fais-tu bien de t'irriter à cause du ricin ? –...


Ce livre révolutionne simplement notre regard sur le religieux. Il y réintègre le droit au doute, implicitement suggéré par le concept même de foi. Il y fait entrer la révolte contre l'apparente absurdité de l'existence, le droit au bonheur et à la jouissance. On est alors très loin du mépris pour la vie et les désirs, de la défense inconditionnelle de la foi et de la soumission, propres à une approche réductrice du phénomène religieux. Cette acceptation qui semble saper les fondements mêmes du sentiment religieux n'est pas qu'une abstraction. Très concrètement, le judaïsme a été jusqu'à instituer un droit de révolte contre Dieu, dans sa législation sur le deuil. Entre la survenue du décès et de l'enterrement, les personnes en deuil (un père, une mère, un fils, une fille, un frère, une sœur, une épouse, un mari) sont exemptés de l'accomplissement des commandements. Elles cessent de prier, de réciter les bénédictions adressées à Dieu sur la nourriture, elles n'ont pas à accomplir les rites tels que la pose des phylactères, par exemple. Autrement, quel serait le degré d'humanité d'une religion insensible aux souffrances, aux doutes et aux joies de ceux qui y adhèrent ? Peut-être est-ce le message qu'il faut lire derrière la canonisation de l'Ecclésiaste.
Philosophies d'ailleurs II. Les Pensées hébraïques : L'Ecclésiaste, Raphaël Draï.

En fait cette grande colère, ou bouderie, ou indignation que peut avoir l'homme contre Dieu, on la retrouve souvent dans l'Ancien Testament, sans que Dieu ait toujours le dernier mot, ou du moins qu'on assiste immanquablement au repentir et à la soumission de sa créature. Jonas se met en colère car Dieu le fait passer pour un con devant les Ninivites avec ses prédictions qui s'annulent. Certes l'Eternel lui inflige une leçon très pédagogique, avec un ton des plus mesuré, presque moqueur :
Fais-tu bien de t'irriter à cause du ricin ?

Mais si le dialogue se conclut sur les dernières paroles de Dieu, qui lui démontre sans doute son tort, Jonas se tait. Boude-t-il toujours ? On n'en sait rien. En tout cas il ne reconnaît pas explicitement ses torts. Pour toute réponse, son silence : –...

Pour Job, c'est l'inverse mais le plus drôle, et le plus passionnant de toute l'histoire, est que, tout à la fin, quand Dieu survint et tonne, dans le style "sais-tu à qui tu parles, là ?", Job se repent ("met sa main sur sa bouche") mais pour finir ce sont les trois autres, qui n'ont cessé, de leur point de vue, de défendre la "cause de Dieu" qui se font engueuler pour n'avoir pas bien parler de Lui, et c'est à l'intercession de Job qu'ils vont échapper à la punition. Comme dirait le Christ, comprenne qui pourra :

Après que l'Éternel eut adressé ces paroles à Job, il dit à Éliphaz de Théman: Ma colère est enflammée contre toi et contre tes deux amis, parce que vous n'avez pas parlé de moi avec droiture comme l'a fait mon serviteur Job.

Prenez maintenant sept taureaux et sept béliers, allez auprès de mon serviteur Job, et offrez pour vous un holocauste. Job, mon serviteur, priera pour vous, et c'est par égard pour lui seul que je ne vous traiterai pas selon votre folie; car vous n'avez pas parlé de moi avec droiture, comme l'a fait mon serviteur Job.

En tout cas, avec le christianisme, on perd cette familiarité, cette proximité avec Dieu, malgré cette idée de Père aimant (ou peut-être à cause de cela). Et puis le Christ coupe l'herbe sous le pied des râleurs, ayant, paraît-il, choisi de souffrir et d'être supplicié à cause de pour nous. Même si c'est un peu déloyal comme argument, ça casse un peu les récriminations. On ne peut plus, après Jésus, se battre avec Dieu (ou ses envoyés) comme Jacob, l'Éternel ayant finalement décidé d'encaisser les coups sans les rendre et même en en redemandant. Du coup, ceux qui tapent Dieu sont les méchants, ceux à qui personne n'a envie de ressembler : les Romains. De plus, curieusement, dans son humanité, le Christ apparaît beaucoup plus sévère, distant, imposant que le Dieu de l'Ancien Testament, celui avec qui David rit et danse, par exemple. Ça ne va pas s'arranger avec l'islam, hormis les bektachis (mais eux se sont inspirés de tellement de sources religieuses diverses qu'ils ont pu piquer ça aux juifs).

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Les 40 règles de la religion de l'amour

Règle nº 1 : La manière dont tu vois Dieu est le reflet direct de celle dont tu te vois. Si Dieu fait surtout venir de la peur et des reproches à l'esprit, cela signifie qu'il y a trop de peur et de culpabilité en nous. Si nous voyons Dieu plein d'amour et de compassion, c'est ainsi que nous sommes. Règle nº 2 : La voie de la vérité est un travail du cœur, pas de la tête. Faites de votre cœur votre premier guide ! Pas votre esprit. Affrontez, dépassez votre nafs avec votre cœur. Connaître votre ego pour conduira à la connaissance de Dieu. Règle nº 3 : Chaque lecteur comprend le saint Coran à un niveau différent, pour aller à la profondeur de sa compréhension. Il y a quatre niveaux de discernement. Le premier est la signification apparente, et c'est celle dont la majorité des gens se contentent. Ensuite, c'est le batini – le niveau intérieur. Le troisième niveau est l'intérieur de l'intérieur.Le quatrième est si profond qu'on ne peut le mettre en mo…

Pétrarque et la bataille de l'"arabisme"

Andrea del Castagno, v. 1450, Galerie des Offices, Florence. La chrétienté médiévale s'approprie les apports de l'Islam à la façon d'un pillage de la pensée, d'un butin intellectuel pris à l'ennemi. Jacques Le Goff cite à ce propos le clerc anglais Daniel de Morley, venu au XIIº siècle à Tolède pour y apprendre l'arabe en empruntant un argument au saint Augustin de la De doctrina christiana, lequel justifiait le pillage des sciences païennes au service de l'Église à la manière dont les Hébreux de l'Exode emportèrent des trésors d'Égypte pour en orner leur Arche d'Alliance : "Nous aussi qui avons été libérés mystiquement de l'Égypte, le Seigneur nous a ordonnés de dépouiller les Égyptiens de leur trésor pour en enrichir les Hébreux. Dépouillons-nous donc conformément au commandement du Seigneur et avec son aide les philosophes païens de leur sagesse et de leur éloquence, dépouillons ces infidèles de façon à nous enrichir de leur dépouill…

La réponse est le malheur de la question

Prenons ces deux modes d'expression : "Le ciel est bleu", "Le ciel est-il bleu ? Oui." Il ne faut pas être grand clerc pour reconnaître ce qui les sépare. Le "Oui" ne rétablit nullement la simplicité de l'affirmation plane : le bleu du ciel, dans l'interrogation, a fait place au vide ; le bleu ne s'est pourtant pas dissipé, il s'est au contraire élevé dramatiquement jusqu'à sa possibilité, au-delà de son être et se déployant dans l'intensité de ce nouvel espace, plus bleu, assurément, qu'il n'a jamais été, dans un rapport plus intime avec le ciel, en l'instant – l'instant de la question où tout est en instance. Cependant, à peine le Oui prononcé et alors même qu'il confirme, dans son nouvel éclat, le bleu du ciel rapporté au vide, nous nous apercevons de ce qui a été perdu. Un instant tranformé en pure possibilité, l'état des choses ne fait pas retour à ce qu'il était. Le Oui catégorique ne peut ren…