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"si moi je ne veux pas être en attente et si je veux être sans attente, est-ce que je peux ?"





À nous autres enfants, moi d'abord, par ordre d'apparition, puis ma sœur, on nous donna une éducation qui me sembla toujours appropriée au manque d'espace et de moyens ; on parlait à voix basse, on se tenait bien à table, essayant de ne pas salir le peu de vêtements décents que nous avions. On se déplaçait avec discipline dans le petit logement. On prit moins garde à ces usages dans la nouvelle maison, mais ils restèrent toujours gravés dans mon cœur, signes d'une mesure à jamais perdue entre moi et la portion du monde qui m'était impartie.

*

Une histoire, qui me poursuit du plus profond de ma mémoire, parle d'un ange qui frappe la bouche des enfants à l'heure de leur naissance. Il avait dû me donner un coup un peu plus fort, voilà pourquoi je bégayais : c'était la version de la légendre qu'on me racontait. Dans mes nuits d'enfant un ange venait souvent frapper à ma bouche, mais moi je ne parvenais pas à l'ouvrir pour lui souhaiter la bienvenue. Au bout d'un moment il s'en allait et dans le noir restaient ses plumes et mes larmes.

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Alors je l'ignorais, l'adolescence est une des stations de la patience, attendant de consister en de futurs accomplissements. Ces années étaient étriquées, le monde immense.

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À ce moment-là, j'ai dû comprendre que le mal est irrémédiable et qu'il est impossible de réparer un tort quoi que l'on fasse. Le seul remède est de ne pas commettre et ne pas en commettre est en ce monde l'œuvre la plus ardue et secrète.

*

Ton regret me comprenait mal. Je me mis à pleurer sous ton bras de t'avoir rendue coupable et à cause du bien que tu pensais de moi, parce que tu étais juste et que moi j'avais accentué le poids de ton erreur pour m'être senti étranger à moi-même. L'innocence pouvait être une sorte d'insolence.

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– Papa, si moi je ne veux pas être en attente et si je veux être sans attente, est-ce que je peux ?
Alors il cessa de se raser, ouvrit la porte en grand et, comme s'il avait compris quelque chose, je ne sais quoi, dit ces quelques mots : "Si tu es capable de vivre sans attente, tu verras des choses que les autres ne voient pas." Puis il ajouta encore : "Ce à quoi tu tiens, ce qui t'arrivera, ne parviendra pas par une attente." Il avait la moitié du visage rasée et l'autre encore pleine de savon, dans une main le rasoir et dans l'autre le blaireau. Il se pencha légèrement vers moi pour se faire comprendre.
Je le regardai de tous mes yeux. Ce n'était pas lui, même sa voix était différente. Quant à moi, je n'étais pas certain d'être celui qui avait posé la question.

*

Alors, je ne sais comment cela se produisit, je compris que je n'étais pas témoin de tout ce mal et du monde, mais responsable. Toi, tu en faisais l'inventaire, m'en demandant compte rien qu'en parlant. Oui, maman, derrière son silence rêveur un enfant crut être la dernière parcelle de Dieu, fragment détaché d'un créateur qui avait laissé échapper son œuvre de sa bouche et de ses mains. En cet enfant, Dieu ne savait plus quoi faire ou quoi dire, sinon écouter.
Je ne l'ai pas fait exprès : c'est cela que je pensais, sans arrêt, sous le flot de tes histoires. C'était une bonne formule pour absoudre un enfant, mais bonne aussi pour enchaîner un Dieu aux malheurs du monde. Je ne l'ai pas fait exprès : je comprenais le monde, ne me souvenant plus l'avoir engendré. Je ne m'étonnais pas, puisque je n'avais même pas souvenir de ma naissance. Du reste aucun Dieu n'a souvenir de la sienne.

*

Une grande partie du destin de chacun dépend d'une question, d'une demande faite un jour par quelqu'un, personne chère ou inconnu : on réalise soudain qu'on attendait depuis longtemps cette interrogation, peut-être banale, mais qui sonne comme une annonce et on sait qu'on tentera d'y répondre par toute sa vie.

Erri De Luca, Pas ici, pas maintenant/Non ora, non qui.




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