Sur toutes choses, un unique flot

"Le Premier être au contraire laisse ruisseler ses bontés sur toutes choses en un seul et unique flot. Si elles se distinguent ensuite, cela tient à la qualité des récepteurs."

Cette phrase du Commentaire du Grain de sénevé me refait penser à ce que disait Corbin de la dyade Ange-Homme et du rapport personnel, élu, qu'il induisait entre l'Ange et l'homme, au contraire d'un ciel dépeuplé, d'où pleut uniquement l'amour divin, profondément égalitaire, certes, sans injustice ni "préférence", sans choix, presque d'une aveugle constance : "No, no es cierto que solo Dios basta". A l'époque, l'amour divin m'avait paru quelque peu emmerdant. Rien d'inattendu. Dieu est bon et aime tout le monde de la même façon. Bravo, mais pas de quoi avoir envie de se singulariser, comme je le constatais avec un certain dédain (ou dépit) :

"Voilà, un Ciel uni, plus de froufrous et de lumières d'anges, et surtout plus de rapports personnels, exclusives, presque jaloux, entre une âme humain et son double céleste, lesquels étaient naturellement, de par la diversité des âmes, multiples, voire inégaux, là non il s'agit finalement d'un amour parental, strict, égalitaire, comme on découpe un gâteau en parts rigoureusement identiques, pas de "préférences". C'est plus juste, plus réconfortant pour les fervents de l'égalitarisme, plus puéril aussi, et ça manque d'un certain sel pour les mystiques et les âmes gnostiques "


Mais voilà que le commentateur du Grain de sénevé dit : "
Le Premier être au contraire laisse ruisseler ses bontés sur toutes choses en un seul et unique flot.
Soit. Toutes chose, un unique flot, pas d'exclusion, la soupe est servie pour tout le monde, pas de cuillerée en plus ou en moins que l'on soit une bûche spirituelle ou un mystique, chacun reçoit la même quantité dans son écuelle.

Mais :
"Si elles se distinguent ensuite, cela tient à la qualité des récepteurs."

Si elles (les bontés) pleuvent sur une bûche ou un mystique, non ce n'est plus pareil. L'essence divine ne pouvant varier et changer sous l'influence des créatures, ça ne peut être elle qui change de qualité en fonction de la qualité des contenants. Alors, en quantité ? C'est peut-être bien l'amour de la créature, cette aspiration d'amour (mahabba) qui fait varier non pas Dieu, non pas l'amour qu'Il donne, mais le débit du flot. On n'en est pas plus aimé en amont, c'est juste qu'en aval, on ouvre les vannes en plus grand...

C'est au récepteur qu'incombe tout le travail : se rendre parfaitement rien pour laisser passer toute la Lumière, pour s'en laisser traverser et la restituer. Et alors, comme un même vin versé dans un vulgaire gobelet ou dans la Coupe de Djamshid a des effets bien différents...

Peu après, je suis tombée sur ce passage du Mollâ Sadrâ de Jambet :

"La résurrection (ba'th) est bien un surgissement, un lever (qiyâm), en un temps final où l'homme sort de sa plongée (inghimâr) dans le monde naturel. La tombe dont l'homme brise le confinement n'est pas seulement son tombeau matériel. Au sens vrai, la tombe est le monde naturel tout entier, son espace et sa temporalité, dont l'homme renaissant sortira comme le nouveau-né sort de la matrice. Comme un dormeur, il s'éveille. Sa naissance nouvelle le conduit en un pèlerinage vers la présence divine. Cette résurrection sanctionne son désir, son amour de la liberté ou son désir de la contrainte, selon qu'il ira, "libre des chaînes des réalités qui le liaient et des liens des passions, se délectant de soi-même, rendu joyeux par la proximité de Dieu", car "qui aime la proximité de Dieu, aime Dieu pour sa proximité"; ou qu'il sera resté prisonnier des empêchements qui le contraignent, pris de dégoût pour la proximité de Dieu, invinciblement dégoûté d'exister."

Ce "qui aime la proximité de Dieu, aime Dieu pour sa proximité"; ou qu'il sera resté prisonnier des empêchements qui le contraignent, pris de dégoût pour la proximité de Dieu, invinciblement dégoûté d'exister" induit beaucoup d'idées à creuser sur la damnation. Est-ce que les damnés le seraient tout simplement parce qu'ils ne peuvent pas supporter Dieu ? " Et pourquoi ce dégoût pour Dieu ? "invinciblement dégoûté d'exister", cela veut-il dire dégoûté d'eux-même, d'être eux, ce qu'ils sont, ou bien d'être parce que l'Être c'est encore Dieu ? Dans ce mot "dégoût", il y a l'image qui s'impose irrésistiblement de Gollum fuyant la lumière et crachant avec horreur le pain elfique, ne supportant même pas le contact d'une corde d'elfes : "Cela fait mal ! cela nous brûle !"



Il se peut que la seconde idée soit la bonne (on hait son être car on hait l'Être), car :
"L'acte d'être de chaque chose prend du plaisir à soi-même", mais il jouit davantage si s'actualise pour lui l'acte d'être de sa cause et de son constituant."
Et cela est vrai. Il n'y a pas de jouissance plus parfaite, plus dense, que de se rrapprocher de la source de son être. Comme une naissance au monde toujours renouvelée, un lever de soleil permamnent en soi toujours levant et explosant en lumières dans chaque cellule, l'Ishraq en continu... Mais cela doit être aussi terrible, à proportion. "Cela fait mal ! cela nous brûle !"

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