Accéder au contenu principal

Le maximalisme



"Du moment que le comble de la pureté est atteint, que l'avènement sur terre de l'art absolu est devenu une réalité, l'histoire est finie : comme dans l'Apocalypse, le temps ne saurait aller plus loin, kronos ounéti estai... Art absolu, arme absolue ! Décidément les temps sont révolus et l'eschatologie est au présent. C'est ainsi que le nudisme, qui est, comme le purisme, une espèce de spécialité professionnelle, se donne en une fois la nudité superlative : car au-delà de cette pureté gymnique il n'y a rien, et on ne saurait se dévêtir de sa peau. Que deviendrait d'autre le devenir, si ce devenir a actualisé la suprême, l'extrême, ultime possibilité de libération humaine ? Le De plus en plus indéfini, qui accélère les progrès techniques, est ici subitement et définitivement stoppé : la peinture, sous ce rapport, a moins de chance que l'aviation et la course aux armements ! La futurition est congelée, car rien de potentiel ne subsiste plus, car tout est parfaitement en acte : pour aujourd'hui le marasme ; demain, peut-être, le désespoir ; dans tous les cas, l'impasse. Quels renouvellements, quel avenir peut-on espérer encore lorsqu'on s'est placé d'un seul coup (ou lorsqu'on a cru se placer) à l'extrême pointe de de l'extrême avant-garde de toute modernité ? De toute évidence, l'histoire de la musique se termine avec Schoenberg. De toute évidence impressionnisme, fauvisme et cubisme n'avaient pour but que d'aboutir au terme d'un crescendo linéaire, à l'art eschatologique de nos contemporains. De là l'aspect étrangement fascinant, envoûtant, médusant de cette modernité maximaliste ; personne ne peut songer à faire mieux, ni à aller plus loin que ce finistère du dodécaphonisme. En vérité tant d'audace, quand elle devient chronique, risque de virer en timidité conformiste ; mais c'est un conformisme à rebours. Nos purs d'aujourd'hui sont souvent des puristes, c'est-à-dire des professionnels de la pureté, et même des puritains, ce qu'on reconnaît parfois à leur complexe d'austérité et à leur passion antihédoniste ; comme le nomadisme est une domiciliation dans le vagabondage, ainsi l'extrémisme, chez nos sédentaires de l'avant-garde, est une domiciliation systématique dans l'extrême, une forme très bourgeoise d'angélisme : représentez-vous un bourgeois ailé, ou un rentier angélique qui vivrait des rentes de son maximum définitif. Quand les grandes découvertes sont faites, quand les grandes hardiesses ont déjà été osées, comme elles le furent par un Milhaud et un Picasso, quand nul principe théorique n'est vraiment plus en jeu, la surenchère moderne peut elle être autre chose qu'un record quantitatif où déjà s'expriment la lassitude, la décadence, la conscience blasée ?"

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

La réponse est le malheur de la question

Prenons ces deux modes d'expression : "Le ciel est bleu", "Le ciel est-il bleu ? Oui." Il ne faut pas être grand clerc pour reconnaître ce qui les sépare. Le "Oui" ne rétablit nullement la simplicité de l'affirmation plane : le bleu du ciel, dans l'interrogation, a fait place au vide ; le bleu ne s'est pourtant pas dissipé, il s'est au contraire élevé dramatiquement jusqu'à sa possibilité, au-delà de son être et se déployant dans l'intensité de ce nouvel espace, plus bleu, assurément, qu'il n'a jamais été, dans un rapport plus intime avec le ciel, en l'instant – l'instant de la question où tout est en instance. Cependant, à peine le Oui prononcé et alors même qu'il confirme, dans son nouvel éclat, le bleu du ciel rapporté au vide, nous nous apercevons de ce qui a été perdu. Un instant tranformé en pure possibilité, l'état des choses ne fait pas retour à ce qu'il était. Le Oui catégorique ne peut ren…

Tout cela est si lent, si lourd, si triste…

Cette agitation comique-troupier sur Céline m'a donnée envie de le relire, non pour protester dans je ne sais quelle posture trouduquesque-je-résiste, mais parce que je me suis souvenue de ces livres et que cela faisait longtemps que je ne les avais pas relus. Je ne me souvenais pas que le début de Mort à Crédit était si beau, dans une tristesse poétique d'épave. Je trouve qu'on ne dit pas assez combien Céline était humain, autant dans ses vacheries que dans ses douceurs. Les hommes, il les trouvait cons, et fascinants de connerie, il en avait pitié aussi. Et la vacherie disparaît pour les "petites âmes", les gosses de pauvres, les vieux qui ne vivent plus que par un souffle, les chats… Il disait n'aimer que les danseuses, sinon. Tous les gens "légers", en somme. Il trouvait les gens lourds et méchants, et souffrants, et alors quand ils souffrent ils sont pire. Lourds, et tristes, et lents, voilà justement comment cela commence :
Nous voici encore …

Les Quarante et le Pôle du monde

"Abdâl (sing. badal) est le nom qui est généralement donné aux saints inconnus, dont la présence est nécessaire pour le maintien de la vie sur la terre. Ils constituent une hiérarchie cachée et permanente, ayant à sa tête "le Pôle" (al-Qutb), et dont chaque membre est immédiatement remplacé à sa mort (cf. M. Chodkiewicz, Le Sceau des Saints, pp. 116-127). Le mot est d'origine traditionnelle, et l'on trouvera dans le Kanz al-'ummâl d'al-Muttaqî (V, pp. 332-334) 20 hadîths le mentionnant, et selon lesquels le nombre des abdâl est de 30 ou 40. Avec Ibn 'Arabî les données concernant les membres de la hiérarchie cachée des saints, leur nombre, leurs fonctions, se préciseront. Chez un auteur comme Abû Tâlib Makkî (mort en 996), l'emploi du mot abdâl reste encore incertain et fluctuant ; il est mentionné en 18 passages différents du Qût al-qulûb, avec des significations diverses : il y a des abdâl des justes (siddîqûn), des prophètes (anbiyâ'), des …