La pureté du commencement et le péché du recommencement

Jardin des délices, Jérôme Bosch, Le Prado
"La plus pure de toutes les puretés, c'est en effet l'acte pur de la première improvisation divine, parce que c'est la "limite" du désintéressement absolu ; l'Acte primordial qui pose l'être est, par définition même, un acte absolument prévenant et auquel rien ne préexiste... Comment ferait-il pour être impur ? alors que tout ce qui sera est créé par son Fiat, à quoi la liberté initiale se mélangerait-elle ? Seul Dieu avant le premier jour n'a les faveurs de personne à se concilier, personne à obliger, personne à éblouir ; aucune arrière-pensée de service rendu, nul atome de mercenarité ; Dieu n'est absolument pas suspect de la moindre complaisance, et le contentement même de chaque fin de journée et plus encore le contentement du septième jour que semblent lui attribuer les mots bibliques "et Dieu vit que ces choses étaient belles", ce contentement s'adresse à l'ieuvre accomplie, génératrice de satisfactions impures, mais non pas à la géniale opération elle-même ; le génie au stade de l'oeuvre naissante devance nécessairement toute vanité d'auteur ; le génie à l'instant qui précède l'ouvrage, le génie sur le point d'inventer est en état de parfaite innocence ; la création radicale en instance de créature est donc la seule manifestation d'une générosité absolument gratuite, la seule donation absolument pure de tout calcul. Notre langage, taillé pour l'empirie impure, pour la commutation et pour l'alternative, paraît lourd et grossier auprès d'un je-ne-sais-quoi si impalpable ! Parce qu'il est efférence pure, et parce qu'il n' a personne à imiter, l'acte créateur est collation de l'être total, - non point renouvellement partiel et superficiel, ni même innovation complète, mais position de l'être ex-nihilo : Dieu n'est pas un entrepreneur occupé à rafistoler, repeindre, remettre à neuf les façades , - car telle est l'affaire de renouvellement partitif, qui est novation en petit ; et ce n'est même pas un grand novateur qui bâtirait de fond en comble un nouveau palais : car le nouveau ne se définit que par rapport à l'ancien ; c'est un créateur qui pose l'être, l'être tout court dans le non-être de toute préexistence."

Vladimir Jankélévitch, Philosophie morale, Le Pur et l'impur, 1, "La métaphysique de la pureté".

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