Portrait du Faqih


Abû-l-Faraj ibn Al-Jawzî ou le modèle du faqih, balancé, tiraillé entre sa crainte de l'enfer, ses désirs sensuels et son dégoût post coïtum, sa détestation - qui est aussi fascination ou envie - des ascètes, sa peur mesquine de "se faire avoir", des jaloux, des ennemis qui pourraient ternir sa réputation, mais aussi son amour des livres, sa révolte devant la souffrance des enfants, des animaux, bref, un portrait passionnant parce que humain, si humain, avec un ton de confidence intime qu'on rencontre rarement au 12ème siècle, il y a du Montaigne chez ce hanbalite rigoureux qui blâme avant tout, que ce soit parmi les siens, les "savants" ou les autres, ces "ascètes" honnis, la vanité, l'ambition, non par sagesse, mais par dévotion, avec des accents de moraliste concis et lucide qui font très La Rochefoucauld :

"J'ai réfléchi à la plupart des hommes de science et de ceux qui font profession d'ascétisme et je les ai vus subir des épreuves dont ils n'ont point conscience et qui viennent presque toujours de ce qu'ils recherchent les premières places."

Un trait surprenant de sa part, il croit au Pôle du Monde (mais peut-être pas aux Quarante, faut pas pousser) :

"Dieu n'abandonnera pas la terre sans y faire apparaître un homme qui oeuvrera pour Lui, qui associera la foi et les oeuvres, qui connaîtra les droits de Dieu et le craindra. Cet homme sera le pôle du monde, et lorsqu'il mourra, Dieu le remplacera par un autre qui lui sera équivalent. Peut-être ne mourra-t-il pas avant d'avoir vu celui qui sera apte à le remplacer en toutes choses."

Sur le péché d'orgueil des ascètes, là dessus, il rejoindrait bien Jankélévitch qui pensait que l'enfer était peuplé de ces gens :

"Voilà pourquoi les ascètes choisissent délibérément de vivre dans la solitude et s'appliquent à s'affranchir des contraintes. A la mesure de leur effort ils peuvent réaliser leur désir de servir Dieu, comme la moisson se fait à proportion de la semence. Cependant, j'ai décelé dans cette situation un point subtil : c'est que l'âme, si elle persiste dans cet état de ferveur, tombe dans un mal pire encore que celui de gâcher son existence comme elle le faisait. Il s'agit de l'orgueil qu'elle tire de sa condition et du mépris qu'elle éprouve pour sa nature. Et parfois, portée par la force de sa science et de ses connaissances, elle s'élèvera jusqu'à la prétention : "J'ai, dira-t-elle, Il me revient..., Je mérite..."

De même son ironie et son bon sens sur tous ces adeptes de la pauvreté volontaire et de "l'abandon à Dieu" :

"Mon blâme s'adresse plutôt à l'homme qui se dépouille alors qu'il n'est pas de ceux qui ont des revenus réguliers. Et même s'il en a, en se dépouillant, il se retrouve à la charge d'autrui. Il se met à mendier en croyant bénéficier des faveurs particulières de Dieu alors que son coeur, en réalité, est suspendu aux hommes et que son avidité s'agrippe à eux. Lorsque sa porte remue, son coeur bondit et il s'écrie : "La pitance arrive !"

Toujours dans la série "bien envoyé", son analyse fielleuse du plaisir de l'ascétisme (celui qui mène en enfer, selon Jankélévitch, toujours) :

"Je crains que, chez cet ascète, le désir ne se soit reporté sur la privation et qu'il n'en soit venu à désirer se priver. L'âme se fait là insidieuse et sournoise. Même si elle ne se donne pas en spectacle aux créatures, le mal viendra alors de ce qu'elle se raccroche à ce genre de pratique et de ce qu'elle s'enorgueillit en secret. C'est là une erreur et un danger."

"... il arrive qu'en interdisant un plaisir à l'âme, on lui en donne un plus complet par cette interdiction. C'est le cas lorsqu'on la prive d'une chose tolérée. Par cette privation, on acquiert une renommée et l'âme s'en satisfait car en échange elle reçoit louange ! Cela est très subtil car l'on se voit considéré, en se privant ainsi, comme supérieur à ceux qui ne l'ont pas fait. Ce sont là choses cachées sur lesquelles, pour les révéler, il faut asséner le burin de la pensée."

En passant une réflexion très drôle sur Ibn Sirîn, l'inverse de ces dévots sévères en public et qui s'ébattent chez eux :

"Au contraire de ces gens-là, Ibn Sirîn riait à gorge déployée en public et, lorsqu'il se retrouvait seul la nuit, on aurait dit qu'il venait d'assassiner tous les habitants d'un village."

Et de jolies images parfois, involontaires, sous son calame. Ainsi, quand ils blâment ces riches qui se couvrent excessivement en hiver et vont nus en été :

"Cela, sur le plan de la sagesse, est en contradiction avec ce que Dieu a institué. En effet, Il a créé le chaud pour permettre aux humeurs de se dissoudre et le froid pour leur permettre de s'épaissir.

Mais eux, ils font de toute l'année un printemps."

Ou bien : "Quand tu connais Dieu tu acceptes Sa décision avec satisfaction, dût-elle comporter une certaine dose d'amertume, dans laquelle est heureux de mordre le radieux."

Sur l'amour, incompréhension totale. L'amour ne pouvant souffrir d'imperfection, pour le faqih un amoureux constant est stupide, aveugle, à moins qu'il ne reste chaste, car pour ce brave homme, le coït amoindrit la passion :

"L'amour ne peut prendre possession que d'un être stupide et borné, tandis que les hommes qui ont des aspirations élevées découvrent les imperfections de l'amour chaque fois qu'il se représente ce qu'il implique soit en réfléchissant à l'être aimé, soit en ayant commerce avec lui. Leurs âmes se consolent alors en s'attachant à un autre objet. Mais, conserver sa passion à un degré tel qu'elle reste fidèle à la première impression, qu'elle soit aveugle aux défauts de l'être aimé, ce ne peut être que le fait d'un être stupide et borné !"

Pourtant, le faqih l'avoue lui-même, il est porté sur la belle chair et la bonne chère. Rien que pour cela, la vue d'un ascète vivant dans l'ordure et le dénuement le révulse, lui qui fut tenté, en sa jeunesse, d'en devenir un. Le plus comique dans ses débats de conscience, est que ne pouvant parler, comme les soufis extatiques, à Dieu, aux Anges, aux murshids oniriques, il convoque en lui-même son âme ou Iblis, les engueule, chicane, débat avec eux, comme Milou tiraillé entre son diable et son ange. Ainsi, après avoir cinglé de son opprobre un zahid (ascète), il endure les reproches de son âme et se défend dans un dédoublement saisissant :

"Mon âme me dit :
"Il ne me plaît pas que tu dises cela. Toi tu n'as qu'un seul penchant qui te porte à manger des plats appétissants et à faire l'amour à de jolies femmes.

Si tu n'es pas de ces hommes qui ont de la dévotion, ne t'en prends donc pas à eux !

Si j'ai bien compris ce que tu viens de dire, m'écriai-je, si tu voulais traduire ainsi l'apparence extérieure de ma conduite, c'est que tu n'as vraiment rien compris !"

Et s'ensuit une justification oiseuse et biologique, qui vaut son pesant de dattes :

"Prenons les jolies femmes ; le but du rapport charnel est multiple. En partie pour procréer, en partie pour soulager l'âme par éjaculation du sperme, nocif quand il est en excédent - et une éjaculation parfaite ne s'obtient qu'avec une jolie femme..."

Notons cependant que ledit faqih recommande souvent le retrait pour ne pas avoir à engrosser une esclave qui ne serait pas assez bien , moralement ou physiquement, pour lui faire des enfants ou devenir tout bonnement sa concubine, mais bon...

Après tout, rares sont les vrais amoureux, mais qu'en est-il de l'amitié ? Pas mieux, et pour les motifs les plus mesquins de petit boutiquier apeuré de laisser s'échapper les secrets de la maison. Déjà que, selon lui, l'amitié est impossible car un ami qui serait votre égal ne peut qu'éprouver à un moment ou à un autre de la jalousie ou de l'envie pour vous, et un inférieur évidemment ne vous satisfera pas longtemps :

"Et si vous dites : "Comment peut-on vivre sans ami ?", je vous répondrai : "Ah ! Quand saurez-vous donc que l'homme qui vous est semblable vous envie et que la plupart des gens du peuple s'imaginent que le savant ne doit pas sourire ni goûter à aucun des plaisirs de l'existence : lorsqu'ils le voient profiter modérément des plaisirs tolérés, il déchoit à leurs yeux." Si tel est le cas du peuple et celui de l'élite, avec qui donc avoir des relations amicales ? Surtout pas avec l'âme car elle est trop capricieuse. Il ne reste plus qu'à ménager les gens, à être circonspect dans les relations que l'on entretient avec eux, à se faire des connaissances sans aspirer à avoir un ami sincère. Mais si cela se produit, que votre ami ne soit pas votre égal, car alors il serait vite gagné par la jalousie. Il faut qu'il soit au-dessus du niveau du peuple sans pourtant nourrir l'ambition de prendre votre place. Toutefois, les relations avec un tel homme ne seront pas satisfaisantes, car les savants doivent entretenir des rapports avec des gens de même milieu. Cela crée, en effet, des affinités qui rendent les réunions agréables. De toute façon, il n'y a aucun moyen de parvenir à l'harmonie parfaite."

Donc, ami ou amour, épouse, enfants, tout cela est plus dangereux qu'ennemi, devant qui il faut serrer ses secrets comme on cache le sucre dans son buffet :

"Souvent quelqu'un révèle un secret à son épouse ou à son ami et devient un otage entre leurs mains. Il n'osera pas se séparer de sa femme ni s'éloigner de son ami de crainte que l'un ou l'autre ne dévoile perfidement son secret. L'homme prudent est celui qui traite les gens avec réserve, ainsi son secret ne sera pas à l'étroit dans sa poitrine. Si une femme le quitte, ou un ami, ou un esclave, aucun ne pourra répéter des choses qu'il devra craindre."

Ah ça, c'est autre chose que le beau Secret si douloureux des Initiés, par qui "un million de clous me ferment la bouche et si je parle, c'est le sabre ou le gibet..."

"L'homme sage est celui dont l'oeil veille aux conséquences, qui s'est préparé à toutes les éventualités, agit prudemment en toute circonstance, conservant argent et secret, ne faisant confiance ni à son épouse, ni à son fils, ni à son ami, prêt à partir, préparé au voyage ! Voilà comment sont les hommes prudents !"


Et pourtant cet épicier de la religion a des traits touchants, des pitiés étranges :

"Le croyant a besoin de constance pour supporter le tourment qu'il endure en ce monde et lutter contre Iblis. On peut en dire autant à propos de la domination des infidèles sur les musulmans et des impies sur les gens de religion. Plus éprouvantes encore sont la souffrance imposée aux animaux et les tortures infligées aux enfants.'"

Et parfois, sur ces soufis qu'il flétrit, il se laisse aller, remué peut-être, devant un abandon, une folle sagesse qui ne seront jamais les siennes, en des accents d'adoration interposée :

"A-t-on jamais vu nudité plus belle que celle des hommes en Ihrâm (état de pureté rituelle) ? Peut-on observer chez les hommes qui se parent des plumes de ce monde une conduite comparable à celle des saints ? La torpeur des hommes qui viennent de passer leur nuit en prières n'est-elle pas la plus belle des fièvres ? Le délire des extatiques n'est-il pas la plus belle ivresse ? Y a-t-il eau plus pure que les larmes des affligés ? Y a-t-il des têtes qui s'inclinent plus bas que celles des hommes brisés par leur amour ? Y a-t-il quelque chose de plus beau que le front des orants touchant le sol ? La brise du matin remue-t-elle les feuilles sur les arbres autant que les plis de l'aube sur ceux qui terminent une nuit de prières ? Des mains qui s'élèvent, des paumes qui s'ouvrent ont-elles quelque chose de commun avec celles des hommes qui supplient ? L'écho d'un chant, le gémissement d'une corde troublent-ils les coeurs autant que les sanglots des passionnés ?"

Autre trait sympathique (pour moi) son amour des livres :

"Tous les livres sont utiles !

Dieu nous protège de ces savants dont nous sommes les contemporains ! Nous ne voyons parmi eux aucun homme à la pensée suffisamment élevée pour que l'aspirant puisse le prendre comme exemple, personne qui ait un esprit de scrupules tel qu'un ascète puisse en faire son guide.

Dieu ! Dieu ! Observez donc la conduite des Anciens, lisez leurs ouvrages et tout ce qui les concerne : lire avec avidité ce qu'ils ont écrit, c'est vivre avec eux ainsi qu'on a pu le dire :

Je n'ai pu voir leur pays de mes yeux
peut-être le connaîtrais-je par l'oreille !

"En ce qui me concerne je ne me lasse pas de lire et quand je tombe sur un ouvrage que je ne connaissais pas, j'ai l'impression de découvrir un trésor ! J'ai consulté les ouvrages qui figurent à l'inventaire du waqf de la madrassa Nizâmiyya et qui comprend près de six mille volumes, ceux de la bibliothèque d'Abû Hanîfa, d'al-Humaydi, de notre maître 'Abd al-Wahhâb, d'Ibn Nâsir, d'Abû Muhammad ibn al-Khashshâb, et qui étaient considérables, ainsi que tous ceux qu'il m'a été possible de trouver. Si je disais que j'ai bien lu vingt mille volumes, ce serait énorme, mais mon désir n'est pas encore apaisé."

La pensée vigile

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