Des hommes fins, subtils, attentifs et humbles devant les choses de ce monde"

"Voss continuait ; je notais aussi vite que possible. Mais plus encore que par les détails, j'étais séduit par son rapport à son savoir. Les intellectuels que j'avais fréquentés, comme Ohlendorf ou Höhn, développaient perpétuellement leurs connaissances et leurs théories , quand ils en parlaient, c'était soit pour exposer leurs idées, soit pour les pousser encore plus loin. Le savoir de Voss, en revanche, semblait vivre en lui comme un organisme, et Voss jouissait de ce savoir comme d'une amante, sensuellement, il se baignait en lui, en découvrait constamment de nouveaux aspects, déjà présent en lui mais dont il n'avait pas conscience et il y prenait le pur plaisir d'un enfant qui apprend à ouvrir et à fermer une porte ou à remplir un seau de sable et à le vider ; ce plaisir, celui qui l'écoutait le partageait, car son discours n'était que méandres capricieux et surprises perpétuelles ; on pouvait en rire, mais uniquement avec le rire de plaisir du père qui regarde son enfant ouvrir et refermer une porte, dix fois de suite en riant."

"Voss regardait son café d'un air amer et triste. "Doktor Aue. Je vous ai toujours pris pour un homme intelligent et sensé. Même si tout ce que vous me dites est vrai, expliquez-moi, s'il vous plaît, ce que vous entendez par race. Parce que pour moi, c'est un concept scientifiquement indéfinissable et donc sans valeur théorique." - "Pourtant, la race existe, c'est une vérité, nos meilleurs chercheurs l'étudient et écrivent à son sujet. Vous le savez bien. Nos anthropologues raciaux sont les meilleurs du monde." Voss explosa subitement : "Ce sont des fumistes. Ils n'ont aucune concurrence dans les pays sérieux car leur discipline n'y existe pas et n'y est pas enseignée. Aucun d'entre eux n'aurait un emploi et ne serait publié si ce n'était pour des considérations politiques !" - "Doktor Voss, je respecte beaucoup vos opinions, mais vous y allez un peu fort, non ?" dis-je doucement. Voss frappa du plat de la main sur la table, ce qui fit rebondir les tasses et le vase de fausses fleurs ; le bruit et ses éclats de voix firent se tourner quelques têtes :

"Cette philosophie de vétérinaires, comme disait Herder, a volé tous ses concepts à la linguistique, la seule des sciences de l'homme jusqu'à ce jour qui ait une base théorique scientifiquement validée. Comprenez-vous" - il avait baissé le ton et parlait vite et furieusement - "comprenez-vous même ce qu'est une théorie scientifique ? Une théorie n'est pas un fait : c'est un outil qui permet d'émettre des prédictions et de générer de nouvelles hypothèses. On dit d'une théorie qu'elle est bonne, d'abord, si elle est relativement simple, et ensuite, si elle permet de faire des prédictions vérifiables. La physique newtonienne permet de calculer des orbites : si on observe la position de la Terre ou de Mars à plusieurs mois d'intervalles, elles se trouvent toujours précisément là où la théorie prédit qu'elles doivent se trouver. Par contre, on a constaté que Mercure comporte de légères irrégularités qui dévient de l'orbite prédite par la théorie newtonienne. La théorie de la relativité d'Einstein prédit ces déviations avec précision : elle est donc meilleure que la théorie de Newton. Or en Allemagne, autrefois le plus grand pays scientifique du monde, la théorie d'Einstein est dénoncée comme science juive et récusée sans aucune autre explication. C'est tout simplement absurde, c'est ce que l'on reproche aux bolcheviques, avec leurs propres pseudo-sciences au service du Parti. C'est la même chose pour la linguistique et la prétendue anthropologie raciale. En linguistique, par exemple, la grammaire indo-germanique comparée a permis de dégager une théorie des mutations phonologiques qui a une excellente valeur prédictive.



Déjà Bopp, en 1820, dérivait le latin et le grec du sanscrit. En partant du moyen iranien et en suivant les mêmes règles fixes, on retrouve des mots en gaélique. ça marche et c'est démontrable. C'est donc une bonne théorie, bien qu'elle soit constamment en cours d'élaboration, de correction et de perfectionnement. L'anthropologie raciale, en comparaison, n'a aucune théorie. Elle postule des races sans pouvoir les définir, puis avère des hiérarchies, sans les moindres critères. Toutes les tentatives pour définir les races biologiques ont échoué. L'anthropologie crânienne a été un four total : après des décennies de mesures et de compilations de tables, on ne sait toujours pas reconnaître un crâne juif d'un crâne allemand avec le moindre degré de certitude. Quant à la génétique mendélienne, elle donne de bons résultats pour les organismes simples, mais à part le menton Habsbourg on est encore loin de savoir l'appliquer à l'homme. Tout cela est tellement vrai que pour rédiger nos fameuses lois raciales, on a été obligé de se fonder sur la religion des grands-parents ! On a postulé que les Juifs du siècle dernier étaient racialement purs, mais c'est absolument arbitraire. Même vous devez le voir. Quant à ce qui constitue un Allemand racialement pur, personne ne le sait, n'en déplaise à votre Reichsführer-SS. Ainsi, l'anthropologie raciale, incapable de définir quoi que ce soit, s'est simplement rabattue sur les catégories tellement plus démontrables des linguistes.


Schlegel, qui était fasciné par les travaux de Humboldt et de Bopp, a déduit de l'existence d'une langue indo-iranienne supposée originale l'idée d'un peuple également original qu'il a baptisé aryen en prenant le terme à Hérodote. De même pour les Juifs : une fois que les linguistes avaient démontré l'existence d'un groupe de langues dites sémitiques, les racialistes ont sauté sur l'idée, qu'on applique de manière complètement illogique puisque l'Allemagne cherche à cultiver les Arabes et que le Führer reçoit officiellement le Grand Mufti de Jérusalem ! La langue, en tant que véhicule de la culture, peut avoir une influence sur la pensée et de comportement. Humboldt l'avait déjà compris il y a longtemps. Mais la langue peut être transmise et la culture, bien que plus lentement, aussi. Au Turkestan chinois, les turcophones musulmans d'Urumchi ou de Kashgar ont une apparence physique disons iranienne : on pourrait les prendre pour des Siciliens. Certainement, ce sont les descendants de peuples qui ont dû migrer de l'ouest et parlaient autrefois une langue iranienne. Puis ils ont été envahis et assimilés par un peuple turc, les Ouïghours, à qui ils ont pris leur langue et une partie de leurs coutumes. Ils forment maintenant un groupe culturel distinct, par exemple, des peuples turcs comme les Khazars et les Kirghizes, et aussi des Chinois islamisés qu'on appelle des Hui ou des musulmans indo-iraniens comme les Tadjiks. Mais essayer de les définir autrement que par leur langue, leur religion, leurs coutumes, leur habitat, leurs habitudes économiques ou leur propre sentiment de leur identité n'aurait aucun sens. Et tout cela est de l'acquis, pas de l'inné. Le sang transmet une propension aux maladies cardiaques ; s'il transmet aussi une propension à la trahison, personne n'a jamais pu le prouver. En Allemagne, des idiots étudient les chats à queue coupée pour essayer de prouver que leurs chatons naitront sans queue ; et parce qu'ils portent un bouton en or on leur donne une chaire d'Université ! En URSS, par contre, malgré toutes les pressions politiques, les travaux linguistiques de Marr et de ses collègues, au niveau théorique du moins, restent excellents et objectifs, parce que" - il donna quelques coups secs sur la table avec ses phalanges - "comme cette table, cela existe. Moi, les gens comme Hans Günther ou comme ce Montandon, en France, qui fait aussi parler de lui, je leur dis merde. Et si c'est des critères comme les leurs qui servent à décider de la vie et de la mort des gens, vous feriez mieux d'aller tirer au hasard dans la foule, le résultat serait le même." Je n'avais rien dit durant toute la longue tirade de Voss. Enfin je répondis, assez lentement : "Doktor Voss, je ne vous savais pas aussi passionné. Vos thèses sont provocantes, et je ne saurais vous suivre sur tous les points. Je crois que vous sous-estimez certaines des notions idéalistes qui forment notre Weltanschauung et qui sont loin d'une philosophie de vétérinaires, comme vous dites. Néanmoins, cela demande réflexion et je ne voudrais pas répondre à la légère? J'espère donc que vous serez d'accord pour reprendre cette conversation dans quelques jours, quand j'aurai eu le loisir d'y réfléchir." - "Bien volontiers, dit Voss qui s'était subitement calmé. Je suis désolé de m'être emporté. Simplement, quand je on entend autant de bêtises et d'inepties autour de soi, il devient difficile à un moment de se taire. Je ne parle pas de vous, bien sûr, mais de certains de mes confrères. Mon seul désir et mon seul espoir seraient que la science allemande, lorsque les passions seront retombées, retrouve la place qu'elle a si péniblement acquise grâce aux travaux d'hommes fins, subtils, attentifs et humbles devant les choses de ce monde."



Jonathan Littell, Les Bienveillantes, Allemande I et II.

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