Ni sot, ni femme, ni enfant


En bon juif, Maïmonide déconseille l'usage de la métaphysique, qui pour lui inclut aussi "les mystères et secrets" de la Torah aux esprits pas encore insuffisamment formés, "les jeunes gens", car "lorsqu'on commence cette science métaphysique, il en résulte non seulement un trouble dans les croyances, mais la pure irréligion. Je ne puis comparer cela qu'à quelqu'un qui ferait manger à un jeune nourrisson du pain de froment et de la viande, et boire du vin ; car il le tuerait indubitablement, non pas parce que ce sont là des aliments mauvais et contraires à la nature de l'homme, mais parce que celui qui les prend est trop faible pour les digérer de manière à en tirer profit."


Or donc, pour préserver les esprits faibles d'un vin trop puissant pour leur constitution, il est fait, dans la Torah, usage de ce que les musulmans appellent le Bâtin, c'est-à-dire le sens ésotérique, réservé aux initiés, contenu dans l'exotérique, comme l'amande dans son écorce. Visiblement, les savants juifs devaient user des mêmes "artifices" que les philosophes et soufis musulmans pour éviter les ennuis : "De même, si l'on a présenté les vérités métaphysiques d'une manière obscure et énigmatique, et si les savants ont employé toutes sortes d'artifices pour les enseigner de manière à ne pas se prononcer clairement, ce n'est pas parce qu'elles renferment intérieurement quelque chose de mauvais, ou parce qu'elles renversent les fondements de la religion, comme le croient les ignorants qui croient être arrivés au degré de la spéculation ; mais elles ont été enveloppés parce que les intelligences, dans le commencement, sont incapables de les accueillir, et on les a fait entrevoir, afin que l'homme parfait les connût ; c'est pourquoi on les appelle "mystères" et "secrets" de la Torâ comme nous l'expliquerons."

Pourquoi est-ce que je dis qu'il s'exprime en bon juif, alors que ces propos à peine transposés pourraient être mis dans la bouche de bien des savants musulmans ? C'est parce que quand il détaille les croyants qui ne doivent jamais avoir accès à la Connaissance cachée, il avance trois catégories : les enfants, les femmes et "la généralité des hommes qui ne sont pas capables de comprendre les choses dans leur réalité." La femme serait donc empêchée éternellement dans son intelligence d'accéder à la plus haute connaissance, de façon essentielle, en somme. On pense irrésistiblement à cette prière où le juif remercie Dieu de ne pas l'avoir fait naître femme, entre autre.
Or cette restriction, je ne me souviens pas l'avoir jamais lue sous le calame d'un falsafî ou d'un soufî musulman. Il y a restriction par l'intelligence, répartie inéquitablement entre les humains, par l'ignorance car seul l'initié a eu révélation du dévoilement des secrets, ou restriction par une méthode ou une voie erronée, par exemple les néo-platoniciens considérant que les aristotéliciens comme Maïmonide manquaient la dernière étape, celle de la connaissance illuminative. Mais le sexe féminin n'est jamais présentée comme un obstacle à l'intelligence. Au contraire, l'éducation, la sagesse, les dons et l'agilité d'esprit sont les atouts essentiels à la séduction féminine, car sagesse et ruse (autre vertu féminine) vont souvent de pair. En fait l'homme médiéval, musulman ou chrétien, doit continuellement se garder de la ruse et de l'esprit féminin contre lequel il ne peut rien... Quant à la voie soufie, quelques grands maîtres considéraient que la femme était naturellement plus douée pour cela, puisque la mahabbat (ou élan d'amour) est en fait un sentiment de subjugation amoureuse devant la force (qahr) de l'Aimé, qui à son tour (s'Il le veut bien) aimerait son Amant avec une tendresse protectrice inspirée par sa faiblesse. Dans l'Occident chrétien, jusqu'à l'apogée du XII° siècle en tout cas, les études philosophiques de haute volée n'étaient pas jugée inappropriées aux femmes et les parents d'Héloïse n'ont pas jugé que l'enseignement du plus fameux maître de philosophie de son temps, Pierre Abélard, était confiture aux cochons (enfin aux jeunes gorettes) si dispensée à une jouvencelle. Mais pour Maïmonide, ça ne fait pas un pli : "comment pourrait-on s'engager dans cette matière avec le commun des hommes, les enfants et les femmes ?" ne cesse-t-il de répéter tout au long de sa démonstration.

Moïse Maïmonide, Le Guide des égarés, suivi du : Traité des huit chapitres, I, 34, trad. Salomon Munk.

Commentaires

  1. C'est impressionnant cette érudition sur la métaphysique arabo-juive. Peu courant ...
    De quoi alimenter un solide mépris aussi, mais, sur le fond, ce n'est pas bien grave.

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  2. Ah non ma spécialité c'est le monde iranien. Mais bon, faut avoir les idées larges...

    Sinon pour le mépris j'ai pas capté. Qui doit mépriser quoi ?

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  3. Dans ce cas la susdite érudition connexe n'en est que plus impressionnante.

    Pour le mépris, j'ai eu l'impression - et ça peut être une erreur de ma part - que ces deux textes sur les esprits faibles et leur incapacité à dépasser le niveau exotérique témoignaient d'un solide mépris de votre part pour le pekin (soit 95% de la population). Ainsi que plusieurs autres remarques sur ce blog.

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  4. Les textes sont pas de moi mais du Rabbi Moshe.

    En fait le premier stigmatise plutôt le feignant qui veut accéder à la connaissance sans bûcher dessus et se rendort alors plutôt que de se botter le train.

    L'autre était intéressant par ces réflexions sur l'intelligence sexuée qu'on ne retrouve pas en islam, religion pourtant stigmatisée comme machiste.

    Quant à l'inégalité de l'intelligence et l'avis que seuls les esprits déliés doivent avoir accès à la philosophie c'est un lieu commun depuis les Grecs jusqu'à une époque assez récente (auj. c'est mal vu, oui de dire ça, nous sommes tous égaux). C'était aussi une obligation en un monde où l'accusation d'hérésie pouvait coûter cher. La pratique ésotérique "élitiste" l'était fondamentalement pour éviter les ennuis et la dénonciation du premier connard venu hurlant à l'impiété.

    Maïmonide est un aristotélicien, et donc pour lui la connaissance et la vérité passent par la raison et ce qui est inaccessible à la raison humaine dans la science divine le restera, là où les néoplatoniciens demandent alors à l'illumination mystique de prendre le relais ; c'est pour ça qu'ils se jugeaient supérieurs au logicien pur.

    Quant au mystique pur il se désintéresse de la philosophie et de la raison pour rechercher uniquement l'extase illuminative et en ce sens même un simple d'esprit peut en savoir plus qu'un savant borné selon eux. C'est le fameux "madjnoun" ou fou béni des soufis.

    Il y a donc plusieurs écoles. En ce qui me concerne j'ai un faible pour les disciples de Plotin (la seconde école).

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  5. Merci, j'avais compris que les textes n'étaient pas de toi. Accessoirement, je ne suis pas completement idiot (et j'ai une - vague - idée de qui pouvait être Maïmonide). Tout cela n'est pas très grave.
    L'idée générale était que le choix meme de ces textes (et des autres) denotaient de ta part un certain mépris pour le vulgum pout être lourdement explicite (un choix de textes de - disons - Deleuze, ambiance "tout ça, c'est de la domination et/ou structure paranoide" m'aurait fait penser le contraire). Il n'y avait pas de jugement de ma part. C'était comme ça, pour savoir. Exercice un peu hasardeux qui consiste à déterminer la psyché de quelqu'un au vu de ce qu'il écrit ou plutôt cite, en l'occurence.

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  6. Si j'ai du mépris ? aucune idée. Si oui, Dieu, s'il existe, me punira hin hin et les méprisés auront leur revanche. Si Dieu n'existe pas, je finirai, de toute façon, dans le même néant abyssal que les autres et voilà.

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  7. Bien, bien, puisqu'il y a pirouette ... Dommage après - entre autres - ces posts sur la bétise ...
    Pas grave, je repasserai ; pas toujours facile de trouver des non-heureux au pays fastidieux des heureux.

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