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Jugement, pardon et promesse

Pietro Bellotti
Huile sur toile,
v. 1670

Examinons comment se prend une décision. Elle se prend d'elle-même quand je parviens à mettre en accord mes besoins et mes désirs avec les divers éléments de la situation dans laquelle je me trouve – ou plutôt : quand tout cela finit par s'accorder en moi. Mes décisions m'appartiennent, puisqu'elles ont leur origine en moi et déterminent la suite de mon action, et cependant ne m'appartiennent pas parce qu'elles se forment sans que je sache comment, et souvent sans que j'en connaisse toutes les sources. Certaines naissent dans les profondeurs du corps, loin de mon activité consciente. 
Il en va de même de nos jugements. Je ne parle pas de ceux que nous prononçons en vertu de critères établis et qui ne sont au fond que des raisonnements. Je pense au jugement par lequel je me détermine, en me prononçant sur ce que j'estime bien ou mal, beau ou laid. Ce jugement-là est une synthèse qui se produit en moi et que j'assume comme mienne. En l'exprimant, j'invite autrui à faire preuve du même engagement et de la même liberté, et de se prononcer à son tour. Il est dans la nature d'un tel jugement de s'adresser à autrui et de faire appel à sa liberté.
À la veille de sa mort, en 1975, Hannah Arendt s'apprêtait à parachever son dernier ouvrage, La Vie de l'esprit, par une étude sur la faculté de juger, qu'elle en était venue à regarder comme la principale de nos facultés mentales. Elle comptait s'inspirer de Kant qui, dans sa Critique du jugement, présente le jugement esthétique comme un acte d'une nature particulière, libre et s'adressant à la liberté d'autrui. Elle voulait montrer que cette conception du jugement avait une valeur d'une portée générale et valait dans l'ordre politique. Il est permis de supposer qu'à travers cette réflexion sur notre faculté de juger, ou de nous prononcer librement, elle aurait rejoint le thème du commencement, qui était au cœur de sa réflexion depuis longtemps. C'était sa conviction que l'homme est l'être capable de commencements. Mais le recours à Kant aurait-il suffi à expliquer comment l'homme commence ? Je pense que pour éclairer ce comment, il fallait un paradigme du genre de celui que je propose ici.
Un autre point. Hannah Arendt considérait le pardon et la promesse comme l'apport essentiel de l'enseignement de Jésus. Elle voyait dans le pardon une sorte de commencement miraculeux. Mon paradigme invite à le considérer comme une synthèse nouvelle qui libère de l'emprise du passé en faisant prévaloir le présent. Il ne peut être forcé ni du dehors, ni du dedans. Quand il arrive à maturité et s'impose à la conscience, il s'accompagne d'une émotion d'autant plus puissante qu'elle se forme dans la personne pardonnée. Il est un événement résultant des lois de l'activité. Quant à la promesse, elle est inséparable du pardon. L'homme est fragile. Il est dans l'incapacité de prévoir toutes les conséquences proches et lointaines de ses actes, mais doit agir et s'engager dans la durée pour vivre avec ses semblables. Il doit promettre et ne peut le faire que si, en cas d'échec, il peut espérer le pardon.

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