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Relisant Jankélévitch, je tombe sur ce passage, à propos du temps passé entre l'innocence innée et celle retrouvée. Ce n'est pas tant pour la nécessité du repentir que ce passage me frappe soudain, mais cette frustration exaspéré devant un sucre qui fond si lentement, l'attente stérile et négative, comme c'est bien moi ! C'est moi dans tous mes rapports au temps. Ainsi je ne fais pas la différence entre le temps fécond qui mûrit, enracine et assure, et celle d'un train qui tarde. Ou plutôt, rien que cette idée de 'mûrissement', de 'patience' me met hors de moi. Je sais bien, parce que tout le monde le dit et le répète, que c'est la règle naturelle, la germination, l'enracinement, etc. En même temps, cela me met hors de moi et je me tourne vers le Créateur, furieuse : "Ne pouvais-tu pas faire le monde autre ? Un monde sans attente ? Où tout arrive plus vite à mesure qu'on le désire vraiment et puissamment ?". L'attente, le délai, comme une inutile brimade et, plus encore, quelque chose qui, moi, m'angoisse et me panique, comme d'autres vivent mal la distance, l'éloignement spatial.

Dire oui à la 'durée laborieuse', si ingrate, non, le temps n'est pas un sucre qui fond trop lentement.

"…car le temps est cet événement invisible, négligeable, mais radicalement différentiel que j'ai appelé tour à tour Repentir, Douleur, Courage, Mérite, Tentation. Au lieu de l'identification féconde on n'a plus alors que l'identité en surface : au lieu du mûrissement et de l'histoire, l'attente vide et négative ; le détour qu'on devrait économiser : comme par exemple d'attendre que les heures se passent, que le train arrive, que le sucre fonde. Ennuyeuse durée qu'il s'agit de tuer en la dormant ou, par la vitesse et la surenchère des records, de rendre toujours plus courte ! Si le temps n'est que cela, vive le passager au boulet d'Einstein, et la fusée stratosphérique. Mais si l'allure importe, et non la forme, cela ne revient plus au même de s'être soumis ou dérobé au stage de l'histoire. Invisible, la diaphora temporelle ne l'est pas tant que vous croyez ; quoique personne ne porte inscrit au bout de son nez qu'il séjourna, et combien de semaines, au purgatoire de la médiation, comme quelqu'un qui a fait ses périodes ou son temps de service militaire, il ne sera pas indifférent quelque jour d'avoir éludé cette anabase du repentir où l'on ne voulait voir qu'une corvée gratuite. C'est la promesse qui nous est faite avec le commandement de travailler. Le temps, pour n'être pas lisible, comme une signature, dans la morphologie actuelle de la personne, développera plus tard et peu à peu (c'est-à-dire encore dans le temps) des répercussions étendues, profondes, matérielles. Cela ne se voit pas, mais vous l'éprouverez quand même. En particulier, ce qui est fondé sur le temps résiste lui-même au temps, comme ayant puisé dans la durée laborieuse à laquelle il disait oui de quoi durer à son tour ; la pérennité récompense une évolution continue et graduelle dont pas une phase n'a été escamotée, pas une station brûlée. Et au contraire ce qui a grandi trop vite périra vite ; bâclé et précaire, récent et labile sont des corrélatifs, et la loi de régression ne signifie pas autre chose, comme presque chaque jour le vérifient tout ce clinquant, tout ce faux luxe dont nos techniques industrielles sont si prodigues. La pudeur qui décourage les galants trop pressés pour éprouver s'ils resteront fidèles et jauger la profondeur de leur sincérité, la pudeur qui est, dans l'opération amoureuse, le ralentisseur par excellence, représente donc bien le traitement préventif des malentendus : elle est, chez les femmes, le sentiment mis en état d'auto-défense et freinant la boulimie voluptueuse des mâles peu soucieux d'avenir et de foyer. Il nous dit, ce farouche regard : je veux savoir si vous m'aimerez laide et revêche pour vérifier que c'est moi qui suis aimée et non point la forme de mon arcade sourcilière ou ce grain de beauté sur la gorge. Le Pausanias du Banquet savait déjà cela : la longueur de temps est l'épreuve qui permet à tous les aspects d'une passion de se développer successivement, à tous les possibles de s'actualiser en détail, à l'authentique et au solide de se différencier du pseudo et simili sans équivoque ; s'il y a des coins d'ombre propices aux malentendus, il faudra bien qu'à un moment ou un autre le devenir projette sur eux la lumière. Le circuit du temps doit cesser d'apparaître comme un retard de gaieté de cœur accepté et qui se pouvait éviter sans grand dommage. La santé restaurée, par exemple, n'est pas la santé tout court, ni le pur et simple rétablissement du statu quo, comme lorsqu'il s'agit de défaire ce qui a été fait – défaire la guerre par la paix, le mariage par le divorce, etc… Et encore qui peut dire : telle épreuve fut inutile ? Il faut mériter sa santé, et c'est "le bon usage des maladies" qui nous l'enseigne. À blancheur égale, un esprit perspicace distinguera aisément la pureté incolore et la pureté purifiée ; pour un niveau donné de vertus, il se demande non pas ce qui est réalisé de sainteté en acte, mais ce qu'un tel état représente de chemin parcouru, ce qu'il a coûté de sacrifice et de renoncements. La justice proportionnelle ou, mieux encore, l'équité sont construites pour apprécier cette nature dynamique, relative, dialectique qui a nom Mérite. Surtout il y a un symptôme spontané et tout interne que la vérité non vérifiée, la pureté non purifiée, l'affirmation non confirmée n'imiteront jamais. Ce symptôme s'appelle la joie."
V. Jankélévitch : Du mensonge, 2, le Malentendu.
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rôti de magrets de canard, fourrés à la moutarde figue et romarin + branche de thym.

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Lecture de L'Univers chiffonné de Jean-Pierre Luminet. Dès les premières explications de ce que cela veut dire, un monde plus petit qu'on ne croit mais pour nous agrandi car se présentant comme une chambre pleine de miroirs, la parenté de l'image avec celle d'Ibn Arabî ou Haydar Amolî est amusante. Il est vrai qu'Ibn Arabî parlait des théophanies et que pour la plupart des religions, confondre Dieu et le monde est une abomination, mais comme le cheikh Muhi ed-Dîn était plutôt moniste, une telle découverte l'eût enchantée. Il est vrai aussi que pour Ibn Arabî comme pour Haydar Amolî, il y a un centre qui se reflète en tout et en qui tout se reflète, et non pas une multiplicité d'image reflétées.

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Django Reinhardt et, par la fenêtre du train, la pluie.

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Synesthésie. C'est très tard que j'ai appris, avec un grand étonnement que ce n'est pas le cas de tout le monde : les lettres, les mots, les chiffres ont une couleur ; de même les jours, les heures, les mois ; les noms. Mon nom est rouge et gris sombre. 3 heures de l'après-midi, c'est vert et ocre ; 5 heures, c'est doré et blanc, mais dix-sept heures, peut-être parce que le 7 est bleu, c'est bleu électrique et or.

Quand j'étais au collège, nous avions, comme tout le monde, un emploi du temps, avec des cases à emplir, que nous colorions. Ce ne fut jamais arbitraire, comme peut-être, les autres : le lundi ne pouvait être que rouge clair, le mardi bleu et sombre, le mercredi rose et blanc, le jeudi tout blanc, le vendredi rouge sombre et le samedi bleu électrique. Si j'avais voulu tout colorier, cela aurait été compliqué car les heures ont une couleur, mais aussi les matières : les maths sont bleu sombre, le français rouge, l'histoire jaune, la géographie verte, l'anglais bleu clair, l'allemand brun sombre et vert sombre, etc.

Je pense que ces visions colorées étaient plus puissantes dans l'enfance. Les couleurs des mots que je connaissais alors n'ont pas changé, rien ne change dans les couleurs, jamais, mais je ne suis pas certaine que les mots nouveaux, appris bien plus tard, ont la même force colorée qu'alors, il y a plus de gris, de blanc, de sombre (il est vrai que je donnais aussi une 'personnalité' aux lettres et aux mots, et que j'étais capable de jouer avec eux mentalement des heures durant, comme si c'était des playmobils ; cela m'est quand même passé, aussi).

Mais je me souviens de ma stupéfaction quand j'ai appris que ce que je croyais naturel n'était qu'une anomalie. Et en même temps, cela me semble épouvantable à moi, un monde où les mots sont incolores, aussi difficile à imaginer que me mettre à la place d'un aveugle de naissance.

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Still Walking. Film magnifique, tellement doux et beau, et délicat, cette sensibilité fine et cruelle, comme une aiguille à broder. 


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