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Au milieu du chemin de notre vie



Le titre reprend les premiers mots de la divine comédie, mis en exergue,

Au milieu du chemin de notre vie, je me trouvais dans une forêt obscure, car j'avais perdu la droite voie.
Ah ! qu'il est dur de dire ce qu'elle était, cette forêt sauvage, âpre et rude, dont le souvenir renouvelle ma peur !
Elle est si amère que la mort ne l'est guère plus ; mais pour traiter du bien que j'y trouvais, je parlerai des autres choses que j' y ai découvertes.

Le sens du titre et de cet exergue nous sont donnés, certes un peu mystérieusement, dès les premiers mots du récit :

COMMENCER ET FINIR est une chose possible n'importe où car nous n'avons pas fait un pacte avec la victoire mais avec la lutte.
En 1953, Josef Jedlicka a 26 ans. Il n'est donc pas tout à fait au milieu de sa vie, puisqu'il va mourir en 1990. Peut-être avait-il malgré tout ce sentiment, qui lui permettait de regarder en arrière – sa vie d'étudiant, de jeune époux-jeune père, et les trois années passées à Litvinov, "vestige des profondes forêts qui, il y a vingt ans encore, s'avançaient loin dans l'intérieur du pays. Il y aurait eu même du gros gibier, des sangliers qui fougeaient dans les feuilles tombées au pied des hêtres, des biches qui filaient de nuit à travers les zébrures claires des tranchées." Un temps abri des fuyards au moment de l'annexion allemande, la forêt disparaît pour laisser place à un grand complexe d'usine qui fut aussi le cimetière des STO qui le construisirent, tout en détruisant la forêt. Après la guerre, entre les ruines et les cratères des bombes, une cité ouvrière fut bâtie à la hâte par les jeunesses communistes. Des pavillons identiques, où jardinier pour soi était mal vu (collectivisme oblige) une Maison collective inspirée de Le Corbusier, qui se dégrade et se casse aussi vite qu'une barre dans le 93… Et c'est dans ce lieu sinistre, coincé dans le béton et la boue que Josef Jedlicka, exclu de l'université à 22 ans pour avoir critiqué le parti et qui, depuis, a fait mille métiers, part pour un exil d'une durée indéterminée, pour des raisons qui restent floues dans le récit, sinon que l'on comprend qu'il est politiquement suspect et séparé, au moins au début, de sa femme et de son jeune fils. C'est donc un récit plus ou moins autobiographique et le narrateur est un double proche de l'écrivain, un récitant fictif, qui s'adresse à la femme aimée, à l'enfant, comme aux êtres d'un passé perdu sans espoir de retour.

À partir de cette fracture – avant, après – où  commence le livre, une série de courts épisodes, scènes, souvenirs s'enfilent, comme on égrène un chapelet, sans ordre chronologique, le temps de la jeunesse étudiante se mêlant aux souvenirs d'ateliers, avec aussi le passé, le présent et ce qu'il advient de Litvinov sur une ou deux générations : des noms, des histoires surgissent, disparaissent, que l'on retrouve plus loin ou pas. La polyphonie peut évoquer Manhattan Tranfer mais à ceci près que le roman de Dos Passos évoquait plutôt une trame tissée de plusieurs histoires entrecroisées mais qui suivait une ligne narrative. Litvanov est plutôt un patchwork décousu, sans souci de continuité linéaire ou bien, comme l'auteur le dit lui-même, un recueil "encyclopédique" sans autre intention que de montrer :

J'écris une encyclopédie, je rends témoignage, en me cachant du regard fureteur du policier, sous les yeux du monde entier, à l'étage de ce pavillon branlant qu'ouvrent toutes les clefs. Il y a pourtant beau temps qu'il n'est plus question d'expliquer le monde, tout ce qui compte en ce moment, c'est le destin.

Autre parenté avec ce qui ressort d'une liste, ou d'un dictionnaire, le fait que chaque récit commence en majuscules, le livre n'étant pas ainsi découpé en chapitres, mais aligne une suite d' "entrées" comme celles d'un dictionnaire. Voilà pour la forme. Quant au fond, il est tout à fait à l'image de cette ville ouvrière passée au rouleau compresseur de l'uniformité communiste : tout a la couleur de la boue, de la brique ou du béton. Et petit à petit Litvinov se relève de la guerre, les ouvriers économisent pour des machines à laver, des téléviseurs, suivent des cours de littérature tchèque pour devenir contremaître et pour un jour, achetant une Spartak, déclarer à la nuit et au monde : "Maintenant, nous avons tout !"

Le livre commencé par le milieu ne se termine pas par la fin même si l'on devine que le séjour à Litvinov s'achève, mais "LE RÉCIT SE POURSUIT, car "il n'y a pas d'autre issue".

La vie est au milieu de son chemin et le récit se poursuit. Adieu !
Commencer et finir est une chose possible n'importe où, mais tout ce qui compte encore, c'est le chemin, d'ici là.

Et de fait, arrivé au terme du récit, on se dit que l'on pourrait en commencer ou en recommencer la lecture dans n'importe quel ordre ou désordre, par les dernières pages ou le milieu, ou aléatoirement, car à moins d'être totalement averti de la vie de Jedlicka et de la vie quotidienne sous la Tchécoslovaquie communiste, le lecteur est condamné à passer de fragments en fragments, avec des noms ou des allusions mystérieuses à l'actualité d'alors. 

Il est dommage que l'édition ait choisi d'adopter le même flou dans l'appareil critique, qui se résume aux notes explicatives du traducteurs et à quelques extraits de correspondance. Aucune biographie de Jedlicka n'est fournie, et les circonstances dans lesquelles ce récit a été écrit ne nous sont guère données que par la quatrième de couverture, ce qui est succinct. Une présentation un peu plus soignée de ce livre n'aurait pas nui à l'appréciation du récit.

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