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Ibn 'Arabî : "avec les noms divins, avec les noms du monde"




Sache donc ta réalité essentielle, sache qui tu es, en quoi consiste ton identité personnelle, quel lien te relie au Réel [divin] par lequel tu es Réel [divin] et par quoi tu es "monde" "différent", "autre" et le sens de ces expressions. C'est en cela que les savants diffèrent en excellence, l'un savant, l'autre plus savant.

Le Réel [divin] est à telle ombre singulière, petite ou grande, plus ou moins claire, comme est la lumière à ce qui la voile au regard, dans le verre coloré qui la colore de sa propre teinte. Dans la réalité même, la lumière est incolore, mais tu la vois colorée. C'est comme un symbole de ce qu'est ta réalité essentielle à l'égard de ton Seigneur. Si tu dis que la lumière est verte, parce que tel est le verre, tu dis vrai, fidèle au témoignage de tes sens. Mais si tu dis qu'elle n'est pas verte, qu'elle ne possède aucune couleur, selon ce que t'accorde le raisonnement déductif, tu dis vrai, ce dont témoigne pour toi l'inspection de l'intellect sain. Il s'agit bien d'une lumière qui s'épanche au prisme d'une ombre, qui est le verre elle-même, et c'est une ombre lumineuse de par sa clarté.

*
Puisqu'il en va ainsi que nous l'avons établi, sache que tu es imagination et que tout ce que tu perçois et dont tu dis "ce n'est pas moi" est imagination. L'être tout entier est imagination en imagination. L'être, le Réel c'est Dieu seulement, exclusivement du point de vue de Son essence et de Sa réalité effective, mais non du point de vue de Ses noms. Ses noms, en effet, se disent en deux sens : en un sens, ils désignent ce en quoi chaque nom se sépare d'un autre nom et s'en distingue. Qu'est-ce que "Celui qui pardonne" pour l'"Apparent" ou pour "le Caché" ? Qu'est-ce que "le Premier" pour "le Dernier" ? À présent tu peux savoir en quoi tout nom est identique à tout autre nom, et en quoi il est autre que tout autre nom. Ce en quoi il est identique, c'est le Réel divin, et ce en quoi il est autre que lui, c'est le Réel configuré en imagination, qui est ici l'objet de notre propos.

Gloire à Celui qui n'a de preuve que par soi et qui ne subsiste que par sa propre réalité essentielle ! Il n'y a dans l'être que ce que désigne l'unité absolue. Il n'y a dans l'imagination que ce que désigne la multiplicité. Par conséquent, ce qui repose en la multiplicité est avec le monde, avec les noms divins, avec les noms du monde. Ce qui repose dans l'unité absolue est avec le Réel, dans la mesure où Son essence est indépendante des mondes.

Philosophies d'ailleurs II, Pensées arabes et persanes, Christian Jambet.

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