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La mystique d'Angelus Silesius


L'exigence que Silesius a en commun avec Eckhart et d'autres mystiques, comme saint Jean de La Croix, c'est que l'homme doit chercher Dieu par le non-savoir ; et l'exigence qu'il a en propre principalement avec Eckhart, c'est que cette recherche a des conséquences théologiques, qu'elle met en cause la notion même de Dieu par une dialectique dont le paradoxe est le principe. La connaissance suprême suppose un arrachement progressif à la connaissance. Ce que nous savons crée en nous un désir d'appropriation, se transforme en un objet qui a les limites de notre savoir et nous cache l'ignorance illimitée que nous sentons au-dessous et au-dessous de nous comme un double abîme ouvert. D'une certaine manière, il faut que nous allions de l'ignorance finie qui est à notre mesure et que dissipe le progrès du savoir à une ignorance infinie qui dépasse notre condition et qui est lié au sentiment d'un vide que rien ne peut combler. Que signifie l'expression : la connaissance de Dieu ? On ne connaît que ce à quoi l'on devient identique. Et devenir identique à Dieu exige de l'homme non seulement qu'il perde tout ce qui le fait homme, mais, plus encore, qu'il anéantisse tout ce qui lui fait croire qu'il connaît Dieu. Se perdre dans tous les sens du mot, trouver la mort et donner la mort à ce que l'on a et à ce que l'on est, voilà la seule voie de la connaissance. Cette voie est celle de la théologie négative, et Silesius n'innove en rien en la maintenant dans toute sa pureté. Toutes ses formules, "Il faut dépasser toute connaissance", "On ne saisit pas Dieu", "Plus tu le saisis plus il t'échappe", expriment cette fidélité à la tradition mystique que Plard résume parfaitement en ces termes simples : le progrès dans le savoir est un progrès dans l'ignorance. Ce qu'il est nécessaire d'ajouter, c'est que ce néant absolu de toute connaissance qui nous permet seul de nous unir au néant que doit être Dieu pour nous, cette vacuité suprême, cette pauvreté glaçante qui n'étreint rien pour étreindre tout se confond finalement avec l'amour, va de pair avec le don total qu'est l'amour. De là cet admirable distique :

"On aime aussi sans connaître.
J'aime une seule chose, et ne sais ce qu'elle est :

Et c'est ce non-savoir qui m'a fait la choisir."

Maurice Blanchot, Chroniques littéraires du «Journal des débats»: Avril 1941 - août 1944.

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