Fils de Personne


Et puis voici un incident qui le juge : il a interdit à son fils d'acheter des billets de loterie. Pourquoi ? Parce que c'est idiot, parce que c'est immoral. Bien. Seulement, il a ajouté : "Si quelqu'un lui faisait cadeau d'un billet de loterie, il le donnerait à un pauvre, plutôt que le garder : ça lui salirait les mains." Ainsi, cet avocat opulent ne veut pas se salir les mains, mais ce qui est dégradant pour lui paraît fort bien convenir à un pauvre. Il pourrait déchirer son billet ou le donner à un homme de sa caste, mais pas du tout. C'est à un pauvre qu'il le destine, comme à un être de qualité inférieure pour qui ce qui vaut ne vaut plus. Le "à un pauvre" est le son fêlé que rend le mauvais métal.

(…)

Il resterait à savoir si cette morale de la qualité dont on nous parle peut s'exprimer et si on ne la trahit pas dès qu'on nous en parle. Le principal vice de l'avocat, c'est qu'il transforme en morale et en principes ce qui n'a de sens que comme un au-delà de la morale. Il se réclame d'une règle qui n'en est pas une et qui en tout cas exige qu'on ne s'en réclame pas et qu'on n'y voie jamais une règle. Il dit : cette morale qui est mienne. Cette seule parole prouve sa mauvaise qualité. Rien de plus bas ni de plus coupable que l'homme qui prêche au nom du silence et qui fait un lieu commun de l'énigme des sommets.

Maurice Blanchot, Chroniques littéraires du Journal des Débats, avril 1941-août 1944.

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