Sous cette sociologie, un programme implicite de vérité


musée du Louvre, Denon, v. 180-200, photo Marie-Lan Nguyen.
Les Grecs, eux, cherchaient une vérité à travers les mensonges ; ils se demandaient à qui est la faute : elle est à la candeur, à la naïveté, à l'euetheia, car tel était le mot consacré. Par candeur, on prête foi à "ce qui se mêle de faux au fond historique" et ces faussetés qui se sont mêlées au mythe s'appellent le mythôdes. La candeur est le vrai responsable des mensonges ; il y aurait moins de fabulateurs s'il y avait moins de naïfs. L'antiqua credulitas explique que la plupart des mythes remontent aux époques anciennes. Le mythe est relation de faits vrais, avec, en outre, des légendes, qui se multiplient avec le temps : plus une tradition est ancienne et plus le mythôdes l'encombre et la rend moins digne de foi.

Pour les modernes, au contraire, le mythe sera plutôt la relation d'un grand événement, d'où son aspect légendaire. Cet événement est moins altéré par des éléments adventices qu'il n'est épiquement grossi ; car l'âme populaire agrandit les grands faits nationaux ; la légende a pour origine le génie des peuples, qui fabule pour dire ce qui est vraiment vrai ; ce qui est le plus vrai dans les légendes, c'est précisément le merveilleux : là se traduit l'émotion de l'âme nationale. À tort ou à raison, anciens et modernes croient à l'historicité de la guerre de Troie, mais pour des raisons opposées ; nous y croyons à cause de son merveilleux, ils y ont cru malgré le merveilleux. Pour les Grecs, la guerre de Troie avait existé parce qu'une guerre n'a rien de merveilleux : si l'on ôte d'Homère le merveilleux, il reste cette guerre. Pour les modernes, la guerre de Troie est vraie à cause du merveilleux dont Homère l'entoure : seul un événement authentique, qui a ému l'âme nationale, donne naissance à l'épopée et à la légende.
Paul Veyne, Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?

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