L'amour des Omeyyades




Sur l'étrange destin des Omeyyades, si honnis des chiites, lignée imamicide, hypocrites, infidèles, auxquels Ibn Hazm voue un étrange et fidèle amour. Du sang du Prophète, de la langue du Prophète, tueurs de sa lignée, même pas ouvertement comme les juifs parents du Christ, non pis : Musulmans suspects, dissolus, séditieux, un califat exilé de La Mecque et de Médine comme les juifs de Jérusalem, califat occidental (au sens où Occident s'entend comme terre d'exil et de déreliction par les Ishraqî), un anti-califat, au fond, comme il y eut les anti-papes. Après les juifs errants, les Qoraychis errants...

Il faut avoir, comme Ibn Hazm – et nombre de ses contemporains, sans doute, les poèmes du Tawq en font foi – l'esprit rompu aux virtuosités de la métaphore et de l'analogie, pour en déduire la suite : l'amour, ce sont les Omeyyades. Ce n'est plus de l'amour qu'on leur voue qu'il est question ici, mais de cette évidence : il n'est pas de meilleure traduction historique de l'amour, dans la double définition que nous en avons donnée – à la fois dissidence et mémoire –, que l'aventure omeyyade. De mémoire, il n'en est pas plus longue dans l'Islam. Leur règne traversait les quatre siècles d'existence que comptait alors la nation de Muhammad, pour toucher à l'origine : La Mecque et la Révélation. Ou plutôt, au-delà même de cette origine, leur nom réveille le souvenir obscur, et presque obsédant pour le citadin de l'An Mil, de ces Bédouins d'avant l'Islam qu'il se reconnaît pour ancêtres, ignorants de la parole divine, comme longtemps les Omeyyades, et pourtant maîtres de cette langue arabe où le Coran devait se déployer ; sans souci de la Loi, mais poètes incomparables de la guerre, et de l'amour précisément. Nul thème ne pouvait mieux convenir au plus haut lignage de La Mecque, quand elle n'était pas encore le cœur interdit de l'Islam.

Mais cette patrie, les Omeyyades l'ont quittée. De siècle en siècle, leur histoire ne fut qu'errance et dissidence, Ils ont les premiers rompus avec l'Orient, et brisé l'unité, jusque-là maintenue, de la Communauté musulmane. Un siècle auparavant, en 660, c'est au prix d'une première guerre civile qu'ils s'étaient emparés du pouvoir. Mais ces épisodes sanglants ou glorieux, toujours entachés de la violence d'une fitna, ne sont que les répliques d'une autre sédition, plus grave, d'une faille plus profonde et à jamais active : le refus de la Révélation, le rejet du Prophète, l'absence des Omeyyades à Médine, dans la première cité musulmane.

C'est l'ultime ambiguïté de l'histoire omeyyade comme de l'amour. Cette rébellion ne se comprend pas sans la communauté qui la subit. La mémoire des Omeyyades est celle d'une faute originelle qui représente sans cesse la Loi qu'elle a bafouée, le Prophète qu'elle n'a pas suivi. Par ce biais coupable, la trace andalouse mène au havre dont la pensée ne peut se séparer de l'exil où les Omeyyades se sont rejetés, c'est-à-dire à l'Islam, dont ils furent de si piètres croyants, avant de porter ses armes aux extrémités de la terre. De même, c'est à l'extrémité des routes du souvenir omeyyade, dans l'extrême enfance des Arabes, quand tout paraît se dissoudre dans l'incertain du désert, que sont données les certitudes de l'Islam, qui survivront aux Omeyyades.
Gabriel Martinez-Gros, Introduction à De l'Amour et des amants, Ibn Hazm

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