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Entre la culture et la croyance en une vérité, il faut choisir


Imagination constituante ? Ces mots ne désignent pas une faculté de la psychologie individuelle, mais désignent le fait que chaque époque pense et agit à l'intérieur de cadres arbitraires et inertes (il va sans dire qu'en un même siècle ces programmes peuvent se contredire d'un secteur d'activité à l'autre et ces contradictions seront le plus souvent ignorées). Une fois qu'on est dans un de ces bocaux, il faut du génie pour en sortir et innover ; en revanche, quand le génial changement de bocal est opéré, les enfançons peuvent être socialisés dans les petites classes au nouveau programme. Ils s'en trouvent aussi satisfaits que leurs ancêtres l'étaient du leur et ne voient guère le moyen de s'en sortir, puisqu'ils n'aperçoivent rien au-delà : quand on ne voit pas ce qu'on ne voit pas, on ne voit même pas ce qu'on ne voit pas. À plus forte raison méconnaîtrait-on la forme biscornue de ces limites : on croit habiter dans des frontières naturelles. En outre, la fausse analogie de la vérité jouant à travers les âges, on croit que les ancêtres occupaient déjà la même patrie, ou du moins que l'achèvement de l'unité nationale était préfiguré et que quelques progrès l'achèveraient. Si quelque chose mérite bien le nom d'idéologie, c'est bien la vérité.

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Depuis quarante ou quatre-vingts ans, l'historiographie de pointe a pour programme implicite qu'écrire l'histoire, c'est écrire l'histoire de la société. On ne croit plus guère qu'il existe une nature humaine et on laisse aux philosophes de la politique l'idée qu'il existe une vérité des choses, mais on croit à la société et cela permet de prendre en compte l'espace qui s'étend de ce qu'on appelle l'économie à ce qu'on peut classer sous l'étiquette d'idéologie. Mais alors, que faire de tout le reste ? Que faire du mythe, des religions (dès qu'elles n'ont pas seulement fonction idéologique), des billevesées de toute espèce ou, plus simplement, de l'art et de la science ? C'est bien simple : ou bien l'histoire littéraire, pour prendre cet exemple, sera rattachée à l'histoire sociale, ou bien, si elle ne veut ou ne peut y être rattachée, elle ne sera pas de l'histoire et on oubliera son existence ; on l'abandonnera à une catégorie spécifique, les historiens de la littérature, qui ne seront historiens que de nom.

La majeure partie de la vie culturelle et sociale reste ainsi en dehors du champ de l'historiographie, même non événementielle. Or, si l'on essaie de prendre en compte cette majorité, afin qu'on puisse y ouvrir un jour ces essarts que Lucien Febvre attribuait comme carrière à l'historiographie de pointe, on s'aperçoit qu'on ne peut le faire qu'en récusant tous les rationalismes, grands ou petits, de telle sorte que cette masse d'imaginations ne puisse plus être dite fausse, ni davantage vraie. Mais alors, si l'on arrive à élaborer une doctrine telle que les croyances puissent n'y être ni vraies, ni fausses, par contrecoup les domaines supposés rationnels, tels que l'histoire sociale et économique, devront être tenus, eux aussi, pour ni vrais, ni faux : ils ne se justifient pas par un schéma qui érige leur cause en raison ; au terme de cette stratégie d'enveloppement, il nous faut faire une croix sur tout ce qui nous occupe depuis quelques décennies : sciences humaines, marxisme, sociologie de la connaissance.

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Si maintenant le polygone des causes se modifie, le palais (qui est le polygone sous un autre nom encore) sera remplacé par un autre palais, qui constituera un autre espace ; cette substitution partielle ou totale comportera éventuellement la prise en compte de virtualités qui étaient restées purement matérielles jusqu'alors : mais, si pareille prise en compte se produit, elle sera due à un heureux concours de circonstances et non à une nécessité constante. Aucun de ces palais, enfin, n'est l'œuvre d'un partisan de l'architecture fonctionnelle ; ou plutôt rien ne sera plus variable que la conception que se feront de la rationalité, les architectes successifs et rien ne sera plus immuable que l'illusion par laquelle chaque palais passera pour approprié à la réalité ; car on prendra chaque état de fait pour la vérité des choses. L'illusion de vérité fera que chaque palais passera pour pleinement installé dans les frontières de la raison.

Rien n'égale l'assurance et la persévérance avec lesquelles nous ne cessons d'ouvrir dans le néant ces amples prolongements. L'opposition de la vérité et de l'erreur n'est pas à l'échelle de ce phénomène : elle fait petit ; celle de la raison et du mythe ne tient pas davantage : le mythe n'est pas une essence, mais plutôt un fourre-tout, et la raison, de son côté, s'éparpille en mille petites rationalités arbitraires.

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Certains de ces palais prétendent se rapporter à un modèle de vérité pratique et réaliser la vraie politique, la vraie morale... Ils seraient faux si le modèle existait et que l'imitation soit ratée ; mais s'il n'y a pas de modèle du tout, ils ne sont pas plus faux que vrais. D'autres palais sont des constructions doctrinales qui prétendent refléter la vérité des choses ; mais si cette prétendue vérité n'est qu'un éclairage arbitraire que nous jetons sur les choses, leur programme de vérité ne vaut ni plus ni moins qu'un autre. Du reste, la vérité est le cadet des soucis de ces doctrines qui prétendent s'en réclamer : la fabulation la plus débridée n'est pas faite pour les effrayer ; leur poussée profonde ne va pas vers le vrai, mais vers l'ampleur. Elles relèvent de la même capacité organisatrice que les œuvres de la nature ; un arbre n'est ni vrai, ni faux ; il est compliqué.

Tous les palais de la culture n'ont pas plus de fonction utile à la "société" que les espèces vivantes qui composent la nature ne sont utiles à la nature ; ce qu'on appelle société n'est d'ailleurs pas autre chose que l'ensemble peu structurel de ces palais culturels (c'est ainsi qu'une bourgeoisie s'accommode aussi bien de se trouver en compagnie des Lumières que d'une piété puritaine). Agrégat informe, mais aussi proliférant. La fabulation mythique est un bel exemple de cette prolifération de la culture.

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Aristote croit à l'éternité du monde et, par conséquent, à l'Éternel Retour. Il ne se le représente pas comme brassage de "donnes" toujours différentes en une sorte de poker cosmique, où le retour inévitable des mêmes agrégats, loin d'avoir une raison, confirmerait que tout n'est que combinatoires au hasard (et non pas schéma causal) ; il le considère, de façon plus réconfortante, comme remontée cyclique des mêmes réalités, que la vérité des choses fait retrouver : c'est un happy end.

Nous autres, les modernes, nous ne croyons plus au cycle, mais à l'évolution : l'humanité fut longtemps enfant, maintenant elle est devenue grande et ne se raconte plus de mythes ; elle est sortie ou va sortir de sa préhistoire. Notre philosophie a toujours pour mission de réconforter et bénir, mais c'est la (r)évolution qu'il faut maintenant conforter. À nos yeux, le mythe a cessé de dire vrai ; il passe en revanche pour n'avoir pas parlé pour rien : il a eu une fonction sociale ou vitale, à défaut d'une vérité. La vérité, elle, demeure égocentriquement nôtre. La fonction sociale qu'a eue le mythe confirme que nous sommes dans la vérité des choses, lorsque nous expliquons l'évolution par la société ; on en dirait autant de la fonction de l'idéologie, et voilà pourquoi ce dernier mot nous est si cher. Tout cela est bel et bon, mais voici le hic : s'il n'y avait pas de vérité des choses ?

Quand on jette en plein désert une cité ou un palais, le palais n'est ni plus vrai ni plus faux que ne le sont les fleuves ou les montagnes, qui n'ont pas de montagne modèle à laquelle elles seraient conformes ou non ; le palais est et, avec lui, un ordre des choses commence à être, dont il y aura quelque chose à dire ; les habitants du palais trouveront que cet ordre arbitraire est conforme à la vérité des choses même, car cette superstition les aide à vivre, mais quelques historiens ou philosophes, parmi eux, se borneront à tenter de dire vrai sur le palais et à rappeler qu'il ne saurait être conforme à un modèle qui n'existe nulle part.

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S'il faut mesurer au nombre de millions de morts, le patriotisme dont personne ne parle plus, a fait et fera autant de victimes que les idéologies dont on s'indigne exclusivement. Alors, que faire ? C'était précisément là une question à ne pas poser. Être contre le fascisme et le communisme, ou le patriotisme, est une chose : tous les êtres vivants vivent de parti pris et ceux de mon chien sont d'être contre la faim, la soif et le facteur et d'exiger de jouer au ballon. Il ne se demande pas pour autant ce qu'il doit faire et ce qu'il lui est permis d'espérer.

Paul Veyne, Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?

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