Les philosophes nestoriens


Les Meilleurs Sentences et les Plus Précieux Dictons ( Moukhtâr al-hikam wa- mahâsin al-kalim) d'al-Moubashir, Syrie, XIIIº s.


Le dixième siècle connaît un remarquable développement intellectuel, qui se manifeste en particulier dans la diffusion de prodigieuses bibliothèques, telle le Dar al-'Ilm fondé par Ibn Hamdan (mort en 935) à Bagdad ou celle fondée en 992 par le vizir Ibn Ardashir. Le mouvement philosophique se poursuit et les musulmans y participent désormais davantage. Mais la plupart des philosophes cités pour ce siècle par Ibn Nadîm sont encore des chrétiens, bien qu'Inm Nadîm s'intéresse surtout à ceux qui enseignaient en arabe et non en syriaque, ce qui était souvent le cas. Ces philosophes sont d'ailleurs plutôt des commentateurs que la fidélité à la doctrine chrétienne et aux Pères de l'Église empêche d'inventer des systèmes philosophiques très originaux. Au contraire, les musulmans – Farabî et, au siècle suivant, Avicenne – tenteront de façon tout à fait nouvelle, mais à partir des traductions et commentaires chrétiens, une union entre la doctrine islamique et les philosophies aristotéliciennes ou néoplatonicienne, parallèle à celle qui avait déjà été réalisée chez les chrétiens par Origène et les Pères de l'Église grecs.
Bénédicte Landron, Chrétiens et musulmans en Irak: Attitudes nestoriennes vis-à-vis de l'Islam, VI, Le dixième siècle.


J'ai toujours pensé que la pesanteur et la rigidité du dogme chrétien (et son pléthorisme) a plombé les philosophes médiévaux et les mystiques de tous temps dans le christianisme, ce que n'a pas fait l'islam. Certes pas mal de philosophes ou de grands soufis eurent de sérieux ennuis quand ils professaient publiquement leurs audacieux systèmes ou leurs fulgurants amours divins. Mais il n'y avait pas, en eux, d'interdits intérieurs paralysants (la peur de pécher, de l'hérésie, du blasphème, de l'excommunication, etc.). S'ils étaient contestés ou condamnés par les juristes, les fuqaha, jamais ils ne doutèrent de leurs convictions ou craignirent l'enfer pour la seule raison qu'un docteur de la loi hurlait à l'innovation (bida'). Et puis, s'ils ne voulaient affronter leurs détracteurs jusqu'au martyre, il leur suffisait de s'enfuir à la cour d'autres princes, plus accommodants ou d'une autre secte musulmane. Les tariqat soufies étaient souples et ne prônaient l'obéissance absolue qu'envers son Sheikh (murshîd); il n'était d'ailleurs pas interdit d'en changer.

C'était pire en Europe où il n'y avait qu'une Église, contre laquelle on ne pouvait se dresser en cas de condamnation. Des moines comme Maître Eckhart, ayant fait vœu d'obéissance, ne pouvaient que se taire ou se renier, quand les choses tournaient mal. Il n'y avait qu'une église et c'était la leur; nulle part où se réfugier, et, bien sûr, cela ne pouvait même les tenter puisqu'il s'agissait de leur salut. Plus encore que la menace physique, c'était cette peur qui devait tarauder : le péché d'insoumission.

Commentaires

  1. Je te rejoins sur ce billet. Plusieurs communautés minoritaires en dépit des persécutions et des massacres ont néanmoins survécu en Islam et je ne sais pas s'il y a une communauté qui ait entièrement disparu en terre d'Islam suite aux massacres comme cela a pu être le cas pour les Cathares. Il est aussi vrai que les penseurs lorsqu'ils se retrouvaient en délicatesse avec les fuqaha pouvaient toujours changer de mécènes et aller ailleurs quitte à mourir en exil. Corbin dit dans son "Imagination créatrice..." que Sohrawardi s'est imprudemment aventuré à Alep et c'est ce qui lui coûté la vie.
    Ce que j'aime bien aussi dans ton billet c'est qu'il illustre bien ces moments de l'histoire où la vie suivait son cours d'une manière quasi-normale. On a trop souvent l'habitude de présenter l'histoire commme une succession de conflits, de querelles et de guerres et on oublie très souvent de mentionner les points positifs, "normaux" d'une société avec toutes les échanges d'idées. Même Mansur al-Hallaj avant d'être condamné a bénéficié d'un procès qui a duré une dizaine d'année, ce qui montre qu'on ne pouvait pas exécuter une personne selon son humeur. Et en lisant "la passion de Hallaj" ou "l'humanisme arabe au Xe siècle" sur l'oeuvre de Miskawayh par Arkoun, on s'aperçoit combien toutes les tendances religieuses se cotoyaient et étaient présentes ouvertement dans les plus hautes sphères de l'Etat. Je pense qu'au lieu de réduire les conflits uniquement sur une base religieuse (sunnite vs chiite), il serait bon d'explorer d'autres facteurs socio-économiques ou politiques ayant conduit à l'affrontement des communautés dans une société à un momemt donné.

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  2. Vu la multiplicité des sectes plus ou moins dérivées de l'islam, il est certain que le Moyen-Orient et l'Iran ont été un conservatoire d'"hérésies" ! Si certaines communautés ont disparu comme les Sabéens, dont on parle jusqu'au XIXº siècle, c'est plus par assimilation et dépérissement démographique.

    Al-Hallaj et Sohrawardi auraient probablement pu sauver leur tête s'ils avaient fait amende honorable ou pratiqué le ketman. Mais ce n'était pas dans leurs principes. Al-Hallaj a peut-être cherché le martyre par identification au Christ, comme le croit Massignon, et Sohrawardî s'est comporté face à ses juges comme Socrate devant les siens (je me demande d'ailleurs quelles traditions concernant la mort de Socrate circulaient dans le monde musulman).
    Enfin les deux condamnés l'ont été aussi pour des raisons politiques : un vizir hostile et des intrigues de cour pour al-Hallaj,et, en ce qui concerne le Sohrawardî, l'hostilité des milieux conservateurs alépins, qui durent peser sur la décision de Saladin, toujours considéré comme un Kurde un peu parvenu, un peu usurpateur par rapport à Nour ad-Din et que la chute de Saint-Jean d'Acre avait pu mettre en difficulté.

    Mais entre le moment où Al-Malik Al Zahir Ghazi eut vent des premières plaintes de fuqaha adressées à son père et celui où il se résigna à obéir à l'ordre formel de son père, il a certainement pu s'écouler plusieurs mois, et le Sheikh al-Ishraq aurait probablement pu choisir de ne pas affronter en justice ses accusateurs. Ni les Artuqides ni les Seldjoukides de Roum n'étaient en très bons termes avec l'ambition chef du Djihad, Sohrawardî aurait pu retourner s'abriter chez eux. Ce n'était visiblement pas dans son tempérament.

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