La surrection initiale



Tout commence un jour d'octobre 1943 dans l'angoisse, la solitude et la honte de l'occupation de la France par les nazis. On se trouve, tout à coup, ajusté à une étrange constatation verticale, sans contenu, sans dimension, dont on était toujours accompagné et qui soudain, se détachent avec une netteté et une intensité toute particulière. C'est une simple certitude d'être, une surrection originelle par laquelle on tombe véritablement en soi. C'est une commotion, un établissement, une fulguration dont naît l'assise qui sera invariable tout au long de la vie. En même temps, on entend le chant du foehn, de vent du Sud, qui traverse la montagne et paraît soulever la maison, la rehausser, la faire se dresser comme serrée par toute l'immensité qui se déploie autour.


Les Maximes resserraient le ventre, c'était pointu et alerte, à travers elles la langue française m'apparaissait, vive, rapide, nette. Cette façon qu'elle avait d'aller droit au but, cette minceur du français faisaient dans le corps un étrange effet acéré et presque gai.


Ces gros hommes placides et pacifiques qui sortaient leurs tourniquets de cartes postales sur le trottoir ou mettaient leurs lots de shampoing dans la vitrine, les voilà soudain en uniformes caca d'oie, la bouche tordue par la haine, et défilant au pas de l'oie.

À dix ans, comme tout enfant allemand, j'étais en pleine possession de la langue puisque tout, en elle, est fait de ses propres éléments. On en est pénétré au plus intime de soi. Les bruits, les couleurs, les consistances, tout s'apprend dans l'émerveillement de la langue maternelle, la maison, le jardin ou l'école forment les sédiments de l'être-soi. La langue, c'est le train qui passe dans le lointain, haut sur roues, ce sont les reflets de l'eau sous la voûte du pont, ce sont les voix qui appellent, le Rascheln des feuilles mortes dont le pied retourne l'épaisseur.


Parfois, lorsque la directrice de l'internat cherchait sur l'écran Radio Londres pour écouter le général de Gaulle, dont je savais qu'il était la France, et les messages amicaux destinés à la Résistance, il m'était arrivé d'entendre des voix allemandes, mais elles étaient toujours hostiles, tranchantes, aigres, criardes et méchantes, la haine et la bassesse parlaient dans les timbres des affidés et serviteurs de la tyrannie et de la mort.
En vain, tentais-je de capter ce chant de la langue et des voix de mon enfance d'avant l'exil : la voix des vieilles dames à ruban de velours autour du cou qui détachaient les syllabes, laissaient filer les sonorités sans trop appuyer, et qui donnaient à l'allemand une douceur, un velouté si particuliers. Cet allemand qui sait éviter les sons rugueux, gutturaux ou rapeux et donne aux mots qu'on prononce vigueur et souplesse, cet allemand libre en somme, n,avait plus droit de cité, il avait été anéanti par le parler nazi en LTI (lingua tertii imperii, la langue du IIIº Reich).
L'allemand s'était jadis édifié sur la traduction de la Bible par Luther en 1535. Luther avait créé un idiome juteux, sonore et évocateur, plein d'images, un mélange de douceur et de violence, à nul autre pareil. Il s'était fait a langue selon ses besoins, il avait pris dans les divers parlers régionaux ce qui en ferait la justesse et la vigueur. Mais les hitlériens, en l'utilisant à contresens, pour fabriquer leurs combinaisons verbales criminelles,avaient fait de cette langue l'instrument de l'extermination.


Je fus tout de même quelque peu flatté de traduire des textes destinés au concours le plus difficile de France et de constater que la difficulté n'était qu'apparente, une fois traduite, la ligne de pensée en était toujours simplette et naïve.
Cette langue allemande-là qu'on me présentait ainsi, tassée et chantournée, je la trouvais ridicule. Dans la plupart des phrases on abusait des facilités de l'allemand à faire traîner les choses, grâce aux particularités de sa grammaire.
Tout y était retardé, différé sans cesse, c'était confus et opaque et cela laissait le lecteur indifférent et respectueux. Ce n'était en rien ma langue, et pourtant je ne rencontrais aucune difficulté à traduire ces gros paquets de sens sommaire. Rien n'habitait tout ce qu'écrivaient ces Herbert Cysarz ou Ernst Bertram ou Hans Carossa et autres Ernst Jünger, gonflés, granitiques et cartonneux ou sirupeux et douceâtres, dont je ne m'étonnais pas d'apprendre plus tard qu'ils furent tous nazis avec enthousiasme, ce que mon professeur d'allemand ignorait autant que moi, même si leur pesante solennité aurait dû la mettre sur la voie. Ce qu'ils écrivaient était caillouteux et haché, faits de morceaux accolés. On y entendait une rumeur farouche, c'était armé de pied en cap et ne faisait grâce de rien ; c'était à la fois alambiqué et plein de componction et, en fait, cela répétait sans le dire, à longueur de lignes : am deutschen Wesen soll die Welt genesen, l'être allemand guérira le monde !
C'était une langue enflée et prétentieuse que personne ne parlait, une langue sans oralité, sans rythme. Elle n'avait rien de commun avec celle que j'aimais et qu'avaient parlée mes parents et mes camarades d'école.
Mes parents, surtout, nés au XIXº siècle et déjà adultes à l'orée du XXº siècle, parlaient un allemand plein de charme et d'images, un allemand qui tombait juste, plein d'expressions pittoresques, celui de la conversation courante.
Le Poing dans la bouche, Georges-Arthur Goldschmidt .

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