Tous les êtres ne sont qu'un cheval


Quand les hommes entrent en action, ils visent leurs semblables comme l'arbalète vise sa proie ; puis restent immobiles, ils surveillent leur victoire comme des conjurés. Ils s'affaiblissent ainsi quotidiennement comme l'automne et l'hiver qui déclinent. Ils s'enfoncent sans retour dans leurs mauvaises habitudes ; ils s'y étouffent et se dégradent avec l'âge ; leur esprit va vers la mort ; rien ne leur permet de recouvrer la lumière.
La joie et la colère, la peine et le plaisir, l'anxiété et le regret, le caprice et la crainte, la frivolité et la négligence, l'exaltation et l'arrogance, tout cela jaillit de lui-même comme la musique sort d'un tube creux ou comme les champignons naissent des vapeurs de la terre. Le jour et la nuit se succèdent devant nous, mais personne ne connaît leur origine. Hélas ! Hélas ! Quand pourrons-nous saisir d'où tout cela naît ?


Supposons qu'il y ait un vrai maître. On ne voit aucun indice de son existence. On constate son action, mais sans voir sa forme visible. Ainsi, par exemple, un corps se compose de cent os, de neuf orifices, et de six viscères. De tous ces composants, lequel dois-je aimer ? Les aimez-vous tous ? En préférez-vous certains ? Sont-ils tous des serviteurs ? Ces serviteurs sont-ils incapables de se régir eux-mêmes ? Faut-il qu'ils deviennent chacun à leur tour maître et serviteur ? S'il y a un vrai prince, notre connaissance et notre ignorance à son égard n'augmentent ni ne diminuent en rien sa vérité.
Après avoir reçu sa forme propre, chacun de nous la conserve jusqu'à la fin de son existence. Lui et les autres êtres se blessent et se polissent ; leur voyage d'ici-bas fuit comme le galop d'un coursier ; personne ne saurait arrêter une course aussi rapide. N'est-ce pas misérable ? Chacun de nous se surmène sans voir aucun succès ; affairé et exténué, il ne sait où il va. N'est-ce pas déplorable ? Une telle vie qu'on appelle le contraire de la mort apporte-t-elle vraiment les avantages de la vie ? Car si son corps se transforme, son esprit le fait également. N'est-ce pas là une chose lamentable ? La vie d'un homme est-elle si obscurcie ? Est-ce moi seul qui suis obscurci, et les autres hommes ne le sont pas ?
En prenant ses préjugés pour maîtres, qui de vous n'a pas de maîtres ? Dans ces conditions, est-il besoin de reconnaître un autre comme son maître ? Puisque son propre esprit est son maître, l'ignorant a aussi son maître.


La parole n'est pas seulement un souffle. Celui qui parle a quelque chose à exprimer. Mais ce quelque chose n'est jamais tout à fait déterminé par la parole. Ainsi donc, la parole existe-t-elle ou n'existe-t-elle point ? Celui qui parle diffère d'un poussin qui pépie, s'en distingue-t-il ou ne s'en distingue-t-il pas ?
Comment le Tao s'est-il obscurci au point qu'il doive y avoir une distinction entre le vrai et le faux ? Comment la parole s'est-elle obscurcie au point qu'il doive y avoir une distinction entre l'affirmation et la négation ? Où le Tao n'est-il point, et quand donc la parole n'est-elle pas plausible ? Le Tao est obscurci par la partialité. La parole est obscurcie par l'éloquence.


A vrai dire, tout être est autre, et tout être est soi-même. Cette vérité ne se voit pas à partir de l'autre, mais se comprend à partir de soi-même. Ainsi, il est dit : l'autre sort de soi-même, mais soi-même dépend aussi de l'autre. On soutient la doctrine de la vie, mais en réalité la vie est aussi la mort, et la mort est aussi la vie. Le possible est aussi impossible, et l'impossible est aussi possible. Adopter l'affirmation, c'est aussi adopter la négation ; adopter la négation, c'est adopter l'affirmation. Ainsi, le saint n'adopte aucune opinion exclusive et s'illumine au Ciel. C'est, là aussi, une manière d'adopter l'affirmation.


Vouloir démontrer en partant de l'idée (en elle-même) que les idées (dans les choses) ne sont point l'idée (en elle-même) vaut moins que de vouloir démontrer en partant de la non-idée que les idées (dans les choses) ne sont pas l'idée (en elle-même). Vouloir démontrer en partant de cheval (en général) qu'(un) cheval (blanc) n'est pas (un) cheval (en général) vaut moins que de vouloir démontrer en partant du non-cheval qu'(un) cheval (blanc) n'est pas (un) cheval (en général). En vérité, l'univers n'est qu'une idée ; tous les êtres ne sont qu'un cheval.


Rien au monde n'est plus grand que la pointe du poil automnal ; le Mont de T'ai est petit. Personne n'est plus âgé qu'un enfant mort ; P'eng Tsou est mort jeune. Le ciel et la terre sont nés en même temps que moi-même ; tous les êtres et moi-même ne font qu'un.
Puisque l'univers est un, comment peut-on en parler ? Puisqu'il est appelé un, comment ne peut-on en parler ?


Jadis Tchouang Techeou rêva qu'il était un papillon voltigeant et satisfait de son sort et ignorant qu'il était Tcheou lui-même. Brusquement, il s'éveilla et s'aperçut avec étonnement qu'il était Tcheou. Il ne sut plus s'il était Tcheou rêvant qu'il était un papillon, ou un papillon rêvant qu'il était Tcheou. Entre lui et le papillon il y avait une différence. C'est là ce qu'on appelle le changement des êtres.


L'oeuvre complète de Tchouang-tseu : La réduction ontologique

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