Car l'enseignement ne peut indiquer que la route et le chemin


photo : batega

Mais quand l'âme veut voir par elle-même, alors, parce qu'elle ne peut voir qu'en s'unissant avec ce qu'elle pense, et qu'elle est une si elle est une avec lui, elle ne croit pas encore avoir ce qu'elle cherche, car elle n'est pas différente de lui. Cependant, c'est bien ainsi que doit faire celui qui entend philosopher sur l'unité.

Comment Le voir ? A l'opposé de l'anéantissement de soi (le fan'a des soufis) il s'agit de se rassembler, de retrouver son unité éparpillée, en se délestant au cours de son ascension de tout ce qui n'est pas Lui, et la Beauté, faisant partie des sensibles, en fait partie. Contrairement à Ruzbehan (et bien d'autres) la Beauté vient de l'Un mais n'y ramène pas, pas plus que la raison ou la "science". Elle ne guide même pas.

L'aporie naît surtout parce que notre saisie de l'Un ne se fait ni au moyen de la science ni au moyen de l'intellection, comme c'est le cas pour les autres intelligibles, mais qu'elle résulte d'une présence qui est supérieure à la science. Or, l'âme fait l'expérience de son manque d'unité et elle n'est plus totalement une, lorsqu'elle acquiert la science de quelque chose ; car la science est un discours, et le discours est multiple. Elle abandonne donc l'unité et tombe dans le nombre et la multiplicité. Il fait alors s'élancer au-delà de la science et ne sortir d'aucune manière de l'unité ; il faut aussi s'éloigner de la science et de ses objets, comme de tout autre objet de contemplation, même du beau. Car tout ce qui est beau et postérieur à l'Un et vient de lui, comme toute la lumière du jour vient du soleil.

L'enseignement de ce qui ne peut se dire : l'enseignement ouvre le chemin et guide jusqu'à ce qu'il ne peut enseigner ; l'expérience incommunicable de celui qui est arrivé ne sert à rien aux disciples en chemin. Les mots (discours) qui enseignent sur le chemin n'enseignent que les étapes. Ils ne sont plus là quand surgit le but (imagine-t-on une contemplation "bavarde" ?)Et toujours cette expérience indicible, improuvable, de l'extase : si tu n'y es pas, là où tout se tait, tu n'en peux rien savoir. On ne parle pas d'amour à celui qui n'a jamais été amoureux.

C'est pourquoi Platon dit que l'on ne peut ni "parler" ni "écrire" à propos de lui, mais que, si nous parlons et écrivons, c'est pour conduire à lui et pour éveiller à la contemplation à partir des discours comme si nous indiquions le chemin à celui qui veut parvenir à la contemplation. Car l'enseignement ne peut indiquer que la route et le chemin ; la contemplation elle-même, c'est à celui qui veut contempler qu'il revient désormais de la mettre en oeuvre. Mais si quelqu'un n'est pas parvenu à la contemplation, si son âme n'a pas pris conscience de la splendeur de là-bas, s'il n'a pas éprouvé ni fait en lui-même une expérience semblable à la passion amoureuse de l'amant qui, en regardant l'objet de son amour, trouve son repos en lui, parce qu'il a reçu une lumière véritable qui illumine de toutes parts l'âme toute entière, ce qui s'explique parce qu'elle s'en est approchée, même s'il est encore retenu dans sa montée par un poids qui fait obstacle à la contemplation, car il ne monte pas seul, mais porte encore avec lui ce qui le sépare de l'Un, et il ne s'est pas encore rassemblé en une unité (certes, l'Un n'est absent de rien et il est absent de toutes choses, de sorte que, présent, il n'est pas présent, sauf chez ceux qui peuvent et qui sont préparés à le recevoir de façon à s'ajuster à lui, et, pour ainsi dire, à le toucher et à l'étreindre en vertu de la ressemblance qu'ils ont avec lui, c'est-à-dire de la puissance que chacun possède et qui est du même genre que celle qui vient de lui : quand on se trouve dans la condition où l'on était quand on est venu de lui, on peut désormais le voir, de la façon dont, par nature, il peut être contemplé) ; si celui qui veut contempler n'est donc pas encore là-bas, mais qu'il reste à l'extérieur, soit pour les raisons précédentes soit à cause de l'insuffisance du raisonnement qui le guide et lui donne confiance, il faut que l'on s'en prenne à soi-même pour cela, et que l'on essaie de rester seul, en s'éloignant de toutes choses;

Plotin, Traités 7-21 : 9, VI, 9 4-5 : Sur le Bien ou l'Un

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