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Que la méfiance est un défaut d'amour

Bouts, musée des Beaux-Arts, Lille, 1450

Jolie formule de Maître Eckhart, quand, voulant rassurer sur le pardon de Dieu qui lave tout, même (et surtout) les plus énormes péchés, il parle du "Dieu du présent", ce qui rappelle l'exercice zen de vivre uniquement le temps présent. Ici, Dieu donne l'exemple :

Car Dieu est le Dieu du présent. Tel il te trouve, tel il te prend et t'accueille, non pas ce que tu as été, mais ce que tu as été maintenant."(12)

Mais tout son propos sur le pardon des péchés, si aisé à Dieu, qui lui est si facile pour peu que l'on se repente, quels que soit leur nombre et leur gravité, et même dit-il plus aisément pardonne-t-il les gros péchés que les petits, s'oppose à toute cette théorie du Purgatoire, dont Jacques Le Goff a retracé l'histoire, avec son feu purificateur et douloureux, même pour les péchés véniels, avec ces prières d'intercession pour les défunts, et même les indulgences. Là, pas de souci, il ne parle même pas de confession, le repentir efface tout :

Et plus les péchés sont graves et nombreux, plus Dieu les pardonne volontiers et sans mesure, et cela d'autant plus vite qu'ils lui sont le plus contraires. Et alors, quand le divin repentir s'élève vers Dieu, en moins d'un clin d'oeil tous les péchés ont disparu dans l'abîme divin, et ils sont alors aussi absolument anéantis que s'ils n'avaient jamais été commis, pourvu que le repentir soit intègre. (13)

Il s'oppose aussi à la crainte, cette crainte de Dieu qui est tout de même une pierre angulaire des religions bibliques. Dieu doit être aimé, soit, mais il est aussi terrifiant en sa grandeur, son châtiment, sa colère, etc. Mais comment craindre et aimer à la fois ? contredit le maître rhénan. Si vous aimez, vous ne craignez pas, et si vous craignez, c'est qu'il y a en vous un défaut d'amour, puisque vous manque la confiance (et fiance et foi ont même sens). Donc qui se méfie manque à l'amour "car l'amour ne peut se méfier, il ne se fie qu'au bien." De surcroît l'amour donne la connaissance (ça c'est très gnostique), c'est-à-dire le "vrai savoir" et la "certitude". Ce qui aboutit à un paradoxe, si l'on y réfléchit : quand on sait, qu'a-t-on besoin de croire ? Donc l'amour induit la confiance, qui induit que l'on dépasse la foi (et que l'on s'en passe) pour atteindre la certitude.

L'amour véritable et parfait se mesure à la grande espérance et à la confiance que l'on a en Dieu, car aucune chose ne mesure mieux l'amour accompli que la fidèle confiance. La fidèle confiance révèle combien une personne aime l'autre ; et toute la fidèle confiance que l'on ose avoir en Dieu, on la trouve vraiment en lui, et mille fois davantage. De même qu'un homme ne peut jamais trop aimer Dieu, jamais un homme ne pourrait avoir trop de fidèle confiance envers Dieu. Tout ce que l'on peut faire par ailleurs n'est pas aussi avantageux que la grande fidèle confiance envers Dieu. Avec tous ceux qui ont eu grandement confiance en lui, il n'a jamais manqué d'accomplir de grandes choses. Chez tous ceux-là, il a bien montré que cette fidèle confiance a l'amour pour origine, car l'amour n'a pas seulement fidèle confiance, il a aussi un vrai savoir et une certitude exempte de doute. (14)

Il y a aussi l'idée de l'âme neuve, de l'homme neuf, lavé de ses péchés non par le pardon divin, mais par l'amour, car :

L'amour ne connaît pas la crainte", comme le dit saint Paul, et il est encore écrit : "L'amour couvre la multitude des péchés. Car là où il y a péché, il ne peut y avoir ni fidèle confiance ni amour, car l'amour recouvre toujours les péchés, il ignore les péchés. Cela ne veut pas dire que l'on n'a pas péché, mais que l'amour décompose et chasse les péchés comme s'ils n'avaient jamais existé. (15)
A notre époque de crime "imprescriptible", de "justice pour les victime", de condamnation éternelle en somme, à une époque où l'on a par-dessus tout le goût de la vengeance, et surtout judiciaire, paradoxalement accompagné d'un reflux de la peine de mort, l'idée que ce sont les plus grands crimes qui sont les plus facilement "pardonnables" confirme qu'il ne peut y avoir véritablement de juge chrétien :

Car, à celui auquel il est pardonné, toutes les oeuvres divines sont parfaites et surabondantes, il lui est totalement et absolument pardonné, et de préférence les grandes choses que les petites, ce qui parachève la fidèle confiance. (15)

Naturellement on entend déjà les récriminations : "Ah mais c'est trop facile ! Il suffit de pécher beaucoup alors, et puis c'est trop facile, on regrette, et pas de châtiment !" Non, juste un fardeau plus lourd, indique Maître Eckhart, presque en glissant dessus, sans insister, mais sans laisser place au doute :

mais à celui à qui beaucoup est pardonné, il incombe aussi d'avoir plus d'amour, comme Notre-Seigneur le Christ l'a dit : "Celui à qui il est beaucoup pardonné, qu'il aime d'autant plus.

Et l'amour n'est pas un poids facile... En tout cas, il vaut toutes les pénitences, comme il nous l'explique avec un enthousiasme qu'il ne retient plus sur la fin :

mais la véritable pénitence et la meilleure de toutes, par laquelle on fait les plus grands progrès, consiste à se détourner complètement et parfaitement de tout ce qui n'est pas vraiment Dieu et divin en nous, et dans toutes les créatures, et à se tourner de façon parfaite et entière vers son Dieu bien-aimé, dans un amour inébranlable, en sorte que la ferveur et le désir soient grands pour lui. L'oeuvre par laquelle cela te réussit le mieux est celle qui te convient le plus, et plus il en est ainsi, plus la pénitence est véritable, plus elle efface les péchés et aussi tout châtiment. Oui, si tu voulais en si peu de temps te détourner résolument de tous les péchés en les détestant vraiment, et te tourner aussi résolument vers Dieu, même si tu avais commis tous les péchés qui furent commis depuis Adam et qui le seront jusqu'à la fin des temps, ils te seraient complètement pardonnés en même temps que le châtiment, en sorte que si tu mourais maintenant, tu parviendrais jusqu'à la face de Dieu.
ça, c'est la vraie pénitence ! Elle nous vient en toute perfection dela digne souffrance et de l'exemplaire initiation de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Plus l'homme est à son image, plus se détachent de lui tous les péchés et le châtiment du péché.
Et toujours, après l'amour, que l'on croit être le stade ultime, revient le détachement, chez lui. Se détacher de ce que l'on était hier (Dieu est du présent), être détaché de ses péchés ("en un clin d'oeil," ils ne sont plus et on fera comme s'ils n'avaient jamais été), bref "cette pénitence est simplement un détachement de toute chose et une élévation de l'âme vers Dieu."

Et c'est peut-être là une des clefs subtiles de son raisonnement. C'est bien beau de vouloir se détacher de tout plaisir, toute volonté, toute ambition pour soi, de ne vouloir garder que Dieu etc. Mais il y a aussi un attachement à la mortification, au repentir, à l'amertume complaisante et donc suspecte, à cette douceur des larmes douloureuses du repentir qu'il faut savoir laisser aussi. Ailleurs, Maître Eckhart nous dit que la confession importe peu si l'on se repent soi-même, bien comme il faut, devant Dieu. Et puis vient un moment où il faut savoir tourner le dos à son propre repentir. Sèche tes larmes, mouche ton nez, et dépêche d'aimer pour commencer, et puis de t'élever un peu vers Dieu et détache-toi tout seul, on ne va pas y passer la nuit.

Maître Eckhart, Conseils spirituels.

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