Oriens est occidens



On sait notamment que Maître Eckhart était présent à Toulouse à l'occasion du chapitre général de son ordre, du 16 au 18 mai 1304, donc à une époque où la chasse aux derniers bons hommes était encore d'actualité dans l'arrière-pays toulousain. Ce voyage à pied, comme c'était jadis coutume et nécessité, a sans doute changé sa perception du monde et a apporté une impulsion décisive pour l'élaboration ultérieure du sermon De l'homme noble et du Livre de la divine consolation.

Que s'est-il passé à cette époque ? Suite à un affaiblissement de la papauté accompagné d'un soulèvement de la population contre les excès commis par l'Inquisition, Philippe le Bel ordonne en 1304 de mettre un terme aux persécutions des hérétiques. Les cachots s'ouvrent et les langues se délient, si bien que dans cette relative accalmie, n'importe qui pouvait sans grand danger écouter l'avis des hérétiques. Les dominicains eux-mêmes retrouvent leur vocation première, qui est de dialoguer avec les hérétiques, et non pas de les persécuter. Cela veut dire qu'il y a exactement 700 ans, Eckhart a sans doute rencontré parmi les derniers hérétiques cathares d'Occitanie (à compter de 2004, année de parution de cette édition). La vocation de son ordre étant d'aller vers les hérétiques, il est permis de supposer une telle rencontre. Sachant le peu de mal que Maître Eckhart dit de l'hérésie (le mot n'apparaît que trois fois dans son oeuvre, soit comme une erreur spirituelle, soit comme une vilaine chose dont on risque d'être accusé), on peut déduire qu'il est allé les voir avec une certaine sympathie. En effet, on ne saurait dialoguer avec "l'autre" sans essayer de comprendre son point de vue, ce qui nécessite un minimum de curiosité, voire de sympathie. Il n'est donc pas allé les voir en inquisiteur, telle est bien une certitude. Eckhart a côtoyé des inquisiteurs, puisqu'ils faisaient partie de son ordre, mais lui-même n'a jamais été un inquisiteur. Ce n'était pas sa fonction et encore moins son tempérament. Cependant, même pour les dominicains, il y avait de quoi douter de l'Inquisition, une institution qui, faut-il le rappeler, était parfaitement contraire à l'exemple du Christ. En raison de la grande curiosité que nous lui connaissons ("il aurait voulu en savoir plus qu'il ne convenait", nous a dit la Bulle), et parce que cette période était sans doute propice à des rencontres quelque peu hétérodoxes, Eckhart a sans doute gardé un souvenir exceptionnel de son voyage en Occitanie. En regard du peu que nous savons de sa biographie, cette année 1304 a constitué un tournant dans sa vie.

Musée du Louvre/A. Dequier - M. Bard

Idée amusante de l'imitation dominicaine des cathares, ou du moins de l'influence des derniers sur les premiers, par nécessaire contamination. Après tout, les uns furent la cause de la création des autres :

L'hérésie des bonnes femmes et des bons hommes étant la cause première de l'existence de l'ordre dominicain, c'était bien la région où son fondateur, Domingo de Guzman (littéralement : Dominique des Bonshommes), accomplit le célèbre et par la suite très controversé "miracle du feu" que les frères de l'ordre allaient toujours en parler. On peut supposer que les dominicains, n'ayant pas brûlé tous les livres confisqués aux hérétiques, en savaient plus sur une hérésie dont ils ont non seulement adopté le mode de vie - même abnégation de soi, même humilité, pour ne pas dire même détachement que les cathares - mais sans doute aussi repris des éléments doctrinaux.

Il est aussi fait mention de la prédilection commune des cathares et d'Eckhart pour l'évangile de saint Jean :

que les plus "parfaits" des hérétiques portaient toujours sur eux, voire "par coeur" en eux, au cours de leurs nombreuses pérégrinations. En cela, ils étaient parfois identiques ou pour le moins en affinité avec la mouvance des troubadours et autres chanteurs d'amour (minnesänger).

Prédilection qu'avaient aussi beaucoup de philosophes, même musulmans, par exemple les Ishraqî, dont Sohrawardî lui-même, qui le cite abondamment. Cela n'a rien d'étonnant, car cet évangile est un pot de miel pour les gnostiques. Et l'Ishraq flirte de très près aussi, il faut le dire, avec le manichéisme.

Sur l'auto-défense d'Eckhart envers sa propre "hérésie", elle rappelle celle d'Averroès, qui demandait à ce que les philosophes ne soient pas inquiétés pour déviance hérétique dans l'exercice de leur profession, qu'on devait leur laisser le droit de se tromper, ce que réclame aussi le maître rhénan :

Je peux en effet me tromper, mais je ne saurais être un hérétique, car la première chose relève de l'intellect et la seconde de la volonté.
Autre affinité avec les errants derviches, et peut-être plus encore les Ishraqî, c'est la rencontre, au bout du chemin, du Non-Où, c'est-à-dire là où il n'y a plus ni Orient ni Occident, ni lieu ni temps :

Ce serait plutôt dans une période de grandes pérégrinations pédestres à travers l'Europe, comme ce fut le cas dans le sillage du chapitre général de Toulouse, en 1304, que ce commentaire a pu être rédigé. On imagine l'auteur portant avec lui ce texte peu encombrant, ou même sans du tout le porter avec lui, puisque de toute manière, il le connaissait par coeur comme beaucoup de textes qu'il cite manifestement de mémoire, pour méditer et élaborer son commentaire au rythme de la marche à pied. Car c'est en marchant que l'on souhaiterait avoir tantôt les ailes d'un aigle. Le fameux Tolle tempus du commentaire devient manifeste en regard du paysage parcouru et en vue de celui qu'il reste encore à parcourir jusqu'à la prochaine étape. L'ubiquité de l'être n'est perçue qu'en demeurant établie dans le principe intemporel des choses, et de comprendre que la distance à parcourir n'est abolie qu'en transcendant le temps. Alors, prenant conscience de l'espace parcouru du lever du soleil jusqu'à l'imminence de son coucher, le voyageur pourrait à lui-même se dire : oriens est occidens.

La divine consolation suivi de L'Homme noble, Maître Eckhart; présentation de Wolfgang Wackernagel.

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