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Pisseboeuf et Poussevent

"Mon père, qui était orfèvre en la matière, assurait que la première qualité d'un homme de guerre était la sagacité ; la deuxième, la vaillance ; la troisième, la chance. A quoi il ajoutait que l'orsque l'on possédait les deux premières; la troisième vous était souvent donnée par surcroît."



"Il faut dire que ce groupe de statues entourant le Christ gisant était d'autant plus vivant qu'il se dressait en grandeur nature dans cette absidiole, vêtu de nos contemporaines vêtures et placé, non point sur quelque socle qui l'eût surélevé, mais de plain-pied avec les fidèles et sans aucune grille ou barrière qui les séparêt d'eux. Tant est qu'on le pouvait approcher et palper. Trois de ces personnages étaient des hommes, deux qui étaient vieils et maigrelets, se préparant à envelopper Jésus dans son suaire, et le troisième, jeune et beau, soutenant par-derrière Marie, laquelle, étant penchée douloureusement sur le divin fils, dérobait sa face sous ses voiles. Aussi bien n'était-ce pas à ceux-ci que s'intéressaient Pisseboeuf et Poussevent, mais à trois femmes qui étaient mêlées à ce groupe et dont la corporelle enveloppe, du moins telle que le statuaire l'avait fait saillir du marbre par son ciseau, ne faillait ni en grâce ni en élégance.
- Et qui c'est, cette drola, disait Poussevent, laquelle s'encontre à la dextre de Marie, et qui porte au bras senestre de tant beaux bracelets ?
- M'est avis que c'est Elisabeth, dit Pisseboeuf, qui ayant été clerc, se piquait de saint savoir.
- Et qui est cette Elisabeth ?
- La cousine de Marie.
- Elle a belle face, dit Poussevent, mais sévère.
- Tu ne voudrais pas qu'elle s'ébaudisse, voyant ce qu'elle voit ?
- Quand même ! Elle me plaît moins que la commère, à la sénestre de Marie, la celle qui a des tétins comme des melons, un gros ventre bien rondelet, et un gros noeud sur le cas.
- M'est avis que celle-là, c'est Anne, la mère de Marie.
- Sa mère ! dit Poussevent qui pour une fois se rebéqua contre l'infaillibilité de Pisseboeuf. Sa mère, compain ! As-tu vu sa face fraîchelette ?
- Les saintes ne vieillissent pas, dit Pisseboeuf avec autorité. C'est là le bon d'être une sainte. A-t-on jamais représenté Marie autrement que jeune et belle, alors qu'à la mort de son fils elle avait près de cinquante années ?
- Quand même ! dit Poussevent. Si Anne il y a, elle est bien accorte, vu son âge. Mais la mignote à sa senestre, cap de Diou ! Que voilà un friand morceau !
- Celle-là, dit Pisseboeuf, à voir la petite coupe de parfum en sa main dont elle asperge Jésus, doit être Marie-Madeleine, la folieuse.
- Une folieuse ! dit Poussevent. Une folieuse céans ! Que dévergognés sont ces papistes de placer en leur temple une garce qui devait son devant ès étuves ! Et d'autant que son corps de décolleté est si bas qu'il montre la moitié de son mignon tétin !
Ce disant, il battit son briquet, et avançant la flamme, envisagea à loisir l'objet de son indignation, et ne put qu'il n'avançât, quoique hésitante et trémulante, la main pour en acertainer le contour.
- Fi donc, Poussevent ! dit Pisseboeuf, me voyant jeter un oeil de leur côté. Même papiste, un temple est un temple, Mordiou ! Et c'est le profaner que d'y nourrir un pensement paillard !
- Et davantage encore d'y jurer le saint nom de Dieu, même en oc ! dit M. de La Surie avec le ton et quasiment la voix qu'eût pris le pauvre Sauveterre pour gourmander nos gens."

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