mercredi 17 septembre 2008

Le Dernier Homme


"A la vérité, presque rien ne le distinguait des autres. Il était plus effacé, mais non modeste, impérieux quand il ne parlait pas ; il fallait alors lui prêter silencieusement des pensées qu'il rejetait doucement ; cela se lisait dans ses yeux qui nous interrogeaient avec surprise, avec détresse : pourquoi ne pensez-vous que cela ? pourquoi ne pouvez-vous pas m'aider ? Ses yeux étaient clairs, d'une clarté d'argent, et faisaient songer à des yeux d'enfants. Il y avait, du reste, sur son visage quelque chose d'enfantin, expression qui nous invitait à des égards, mais aussi à un vague sentiment de protection.

Certainement il parlait peu, mais son silence passait souvent inaperçu. Je croyais à une sorte de discrétion, parfois à un peu de mépris, parfois à un trop grand recul en lui-même ou hors de nous. Je pense aujourd'hui que peut-être il n'existait pas toujours ou bien qu'il n'existait pas encore. "

"Il ne s'adressait à personne; Je ne veux pas dire qu'il ne m'ait pas parlé à moi-même, mais l'écoutait un autre que moi, un être peut-être plus riche, plus vaste et cependant plus singulier, presque trop général, comme si, en face de lui, ce qui avait été moi se fût étrangement éveillé en "nous", présence et force unie de l'esprit commun. J'étais un peu plus, un peu moins que moi : plus, en tout cas, que tous les hommes. Dans ce "nous", il y a la terre, la puissance des éléments, un ciel qui n'est pas ce ciel, il y a un sentiment de hauteur et de calme, il y a aussi l'amertume d'une obscure contrainte. Tout cela est moi devant lui, et lui ne paraît presque rien."
Maurice Blanchot, Le dernier homme.

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Dans la vie on prend toujours le mauvais chemin au bon moment. Dany Laferrière.